GRAVES ET PESSAC-LEOGNAN



Charme dual

 

Les vins de Graves et de Pessac-Léognan, par rapport aux autres crus de Bordeaux, ont un atout considérable : ils s’offrent dans les deux couleurs. Au berceau du vignoble bordelais, le rouge et le blanc coulent fraternellement, même si le premier l'emporte aujourd'hui très largement. Mais tous deux respirent l’élégance et l'esprit d’équilibre que cultive le pays de Montesquieu.


Dans l’ancienne "banlieue de Bordeaux", vouée au jus de la vigne depuis le Moyen Age, se côtoient les rangs de  merlot et de cabernet, de sauvignon et de sémillon. Ils quadrillent les fameuses croupes de graves qui ont valu à la région son nom morphologique. Pour nos deux appellations, cette dualité est un avantage indiscutable. Elle enrichit le répertoire de table, démultiplie les accords gourmands, suscite des harmonies insoupçonnées, tout en défendant l’esprit du lieu - cette civilisation du vin qui naquit aux portes même de la ville. A sillonner les vignes et les chais, à alterner dans le verre l'or et le rubis, le charme agit sans retour.  
 



 

Cœur de Graves 

Le coeur du vignoble des Graves se situe autour de Podensac, où loge la Maison des Vins de Graves. La commune de Portets s’étire en bordure de Garonne. Au bout du village, le Château Grand Abord tire son nom du grand abordage, expression par laquelle on désignait jadis l’accostage et le chargement des bateaux sur la rivière. A l’approche des vendanges, Philippe Dugoua, son propriétaire malicieux, ne recourt à aucune analyse pour décider de la récolte de telle ou telle parcelle, mais se fie uniquement à sa propre dégustation des grains de raisin. Seul juge de la maturité, il cherche dans son vin à dégager d’abord le fruit. Le Château Grand Abord blanc 2015, à forte majorité de sémillon (80%), est d’une approche directe, avivé par une bonne acidité. Le rouge 2012, à grosse dominante de merlot (80%), est aimablement fruité et exprime sans fioritures son terroir (des graves lisses sur calcaire).  
 



Le vieux chai du Château de Portets
 

En son magnifique Château de Portets, lieu de mesure et d’harmonie dont l’immense terrasse surveille la Garonne, Marie-Hélène Yung-Théron poursuit résolument son ambition d’attirer l’oenotouriste sur ces berges. La restauration du château, parc compris, a été particulièrement heureuse. Les installations vinaires ont été modernisées et permettent une vinification maîtrisée. Le Château de Portets blanc 2015 cultive un style joliment floral, le rouge 2012 affirme son côté soyeux et généreusement parfumé (sur cette propriété, voir aussi notre Carnet de cave n° 15).  

A Portets toujours, Arnaud de Butler ne relâche pas ses efforts dans la restructuration du Château Crabitey, qui appartenait auparavant à une congrégation de sœurs franciscaines. Au gré des replantations, il a notamment renforcé la part du cabernet-sauvignon, très adapté aux graves profondes du domaine. Le Château Crabitey rouge 2012 est élégant, aromatique et bien constitué. Quelques règes plus loin, sur la commune de Castres-sur-Gironde, le Château Ferrande apparaît au bout de son allée de cèdres. C‘est un domaine-clé dans le riche portefeuille de châteaux que détient la famille Castel. Ce vaste vignoble (près d’une centaine d’hectares, dont 90 ha de rouge) repose sur un matelas de graves günziennes. Le vin cultive un ton moderne et engageant. Le Château Ferrande rouge 2012 est très agréable - nez fin, bouche souple, corps bien poli.  
 


 
Au Château Ferrande

 

Au sud de Portets, sur la commune d’Illats, le Château Vénus est une propriété beaucoup plus récente, créée par Bertrand et Emmanuelle Amart. Malgré l'invocation à la déesse antique, ils ont opté pour une démarche moderniste, dont témoigne l’architecture des bâtiments, métallique et écologique. La conduite des vignes suit cette pente environnementale. Les vins, sous leur capsule violette, éclosent depuis le millésime 2005. A base de sémillon, le Château Vénus blanc 2015 dégage une belle énergie. Donnant la prime au merlot (70%), le rouge 2014 est gourmand, avec un fruit très croquant. Dans cette même couleur, l’Apollon 2012 est une cuvée plus dense, qu’il faut laisser évoluer.
 

 

Entre rivière et forêt 

Sur Illats se trouvent des parcelles du Clos Floridène - même si l’essentiel du clos se situe sur la commune voisine de Pujols-sur-Ciron. Planté par le regretté Denis Dubourdieu, il recouvre à Pujols des sables rouges barsacais, et occupe à Illats une croupe argilo-graveleuse. Le vin blanc réalise un compromis raisonnable entre le sémillon et le sauvignon, cépage chéri par l’ancien maître des lieux. Le Clos Floridène blanc 2015 projette un fruit éclatant, explose de franchise. Un millésime radieux, en forme de testament.

Le Château Langlet, sur Cabanac, a été acquis par les Vignobles Kressmann voici une quinzaine d‘années. On connaît son rouge excellent, à forte proportion de merlot, mais le château produit depuis peu, sur ces mêmes graves profondes, un blanc fringant de pur sauvignon. Le Château Langlet blanc 2014 regorge de fraîcheur incisive, avec des notes citronnées. A Ayguemorte-les-Graves, au Château Lusseau, Bérengère Quellien pratique la culture bio et vinifie d’une manière très traditionnelle, obtenant des vins sains et de caractère. S’inscrivent dans cette veine son Château Lusseau blanc 2015, droit et sans bavures, et son rouge 2012, tonique et solide.  
 



Le merlot, incontournable cépage des Graves
 

Le Château Haut-Reys nous conduit à La Brède, sur les terres de Montesquieu. Le discret Grégoire Gabin est à la tête d’un vignoble homogène, en lisière du bourg. Dans son chai largement ouvert au client de passage, il façonne des vins de bonne compagnie. Le Château Haut-Reys blanc vieilles vignes 2015 fait place, aux côtés du sauvignon et du sémillon, à 25% de muscadelle, et exprime une belle vivacité. Le rouge vieilles vignes 2014 est friand et fruité. Toujours en rouge, la cuvée Paumarel 2012 confie le rôle exclusif au merlot, élevé en bois neuf, donnant un vin très pulpeux ; le millésime 2014, rond et charnu, intègre en revanche du cabernet-sauvignon. A Saint-Morillon, le Château Villa Bel-Air, avec sa chartreuse du XVIIIe siècle, appartient à la constellation des Domaines Jean-Michel Cazes. Le vin est d’une régularité sans faille. La chair souple et parfumée du Château Villa Bel-Air blanc 2015 confirme son élégance habituelle.  
 


 

Mais le vignoble des Graves est vaste - on le découvre par fragments successifs. A la façon d'un ruban déroulé entre les palus de Garonne et les Landes de Gascogne, il est long d’une cinquantaine de kilomètres entre Bordeaux et le Sud langonnais. Aux portes de Langon justement, on retrouve le Château Camus, qui tire de vignes maintenant quadragénaires des vins assez robustes. Le Château Camus blanc 2015  livre un caractère franc et direct. Le Château Magence, à Saint-Pierre-de-Mons, propose son rouge dans deux versions, l’un élevé en fûts, l’autre non. Si la barrique marque un peu trop le premier, le Château Magence rouge 2012 passé en cuve s'avère coulant, fruité et digeste.
 

L’empreinte de la mer 

Lorsqu’on remonte vers Bordeaux et pénètre dans l’aire de Pessac-Léognan, les châteaux célèbres soudain se bousculent. Cela se vérifie sur la commune de Léognan. Le Domaine de Grandmaison figure parmi les vieilles propriétés du lieu. Il est au point de départ de la ligne de terrasses graveleuses qui ondule jusqu’au secteur de Fieuzal, en embrassant la plupart des grands noms de l’appellation. Le domaine possède d’ailleurs une spectaculaire collection de fossiles coquilliers et marins, ramassés sur place et qui attestent le temps où la région était battue par les flots. Dans ses vignes, le placide François Bouquier utilise diverses méthodes, qui vont de la taille en cordon à la génodique (émission de séquences musicales contre les maladies). Au chai, il n‘élabore dans chaque couleur qu‘une seule cuvée - cette tradition se perd hélas ! Le Domaine de Grandmaison blanc 2014, qui donne la prime au sauvignon (dont une part de sauvignon gris) est charnu, consistant, avec du naturel.  
 



Le chai à barriques du Domaine de Grandmaison
 

Les vins de Pessac-Léognan, comme les autres, modulent leurs traits selon le terroir, l’assemblage, le millésime, le vigneron, le vinificateur, le consultant ... En restant sur Léognan, le Château de France rouge 2012 allie aisance et rondeur, et le 2015, en primeur, s'annonce en belle forme, sur le mode gourmand. Le Château Gazin Rocquencourt rouge 2012 (propriété reprise par la famille Bonnie) concilie souplesse et charme aromatique. Le Château La Louvière rouge 2012 est tendre et harmonieux, le Château Larrivet Haut-Brion rouge 2012 séduit par son côté soyeux et glissant. Le Château Bardins rouge 2012 campe encore sur ses tanins mais laisse deviner un vin sincère. Le Château Haut-Bergey blanc 2014 dévoile sa nature saine, équilibrée et persistante. 
 



Le vignoble en clairière du Château Le Sartre
 

En lisière de forêt, à Léognan, la famille Perrin a réhabilité de toutes pièces le Château Le Sartre, en redonnant vie au vignoble et à l'élégante bâtisse où se marient la brique et la pierre locale. Sous son étiquette fièrement typographique, le vin s’impose à nouveau. Le Château Le Sartre rouge 2012 est soutenu par une trame tannique bien enrobée. Le blanc 2010 (quasi exclusivité du sauvignon) se révèle plein et corpulent. La commune voisine de Martillac est l’autre principale contributrice de l’appellation. Issu d’une propriété religieuse (confiée aux soins de la famille Bernard), le Domaine de la Solitude rouge 2012 offre des sensations délicieuses, sans exclure de la longueur. Le blanc 2015 exprime en primeur beaucoup de fraîcheur et une grande pureté du fruit. Grandi dans le giron d’André Lurton, Le Château de Rochemorin rouge 2012 semble encore sérieux et rentré.
 

Aux portes de Bordeaux 

Le vignoble de Pessac-Léognan s’émiette dans la périphérie bordelaise. A Canéjan, le bouillant Laurent Cisneros poursuit sa cavalcade et peaufine ses vins, avec un Château de Rouillac rouge 2012 très plaisant et un blanc 2015 dont l’équilibre est prometteur. A Saint-Médard d’Eyrans, les vignes se rapprochent de la Garonne. Le Château d’Eyran rouge 2012  est fondé sur le fruit et l’équilibre. Le Château Le Bruilleau rouge 2012 revendique l'exacte parité entre merlot et cabernet-sauvignon ; il est rond, chaleureux, facile à boire.  
 



Noble architecture : du Moyen Age (Château Olivier) au XVIIIe siècle (Château Bouscaut)
 

Entouré de murs, le Château Les Carmes Haut-Brion se niche en pleine agglomération, à cheval sur Pessac et Bordeaux. Dans cette oasis viticole, l’environnement urbain crée un microclimat, qui à son tour réchauffe le terroir. La vigoureuse silhouette d’un chai futuriste - figure imposée de tout investissement de taille - vient de surgir de terre (celui-là porte les signatures de Philippe Starck et Luc Arsène-Henry). Le Château Les Carmes Haut-Brion rouge 2012 a du grain et des tanins, qui vont feutrer. A Mérignac, le Château Picque Caillou résiste, lui aussi, à la ville. Des graves fines composent son terroir. Le Château Picque Caillou rouge 2012 révèle une approche lisse et aimable.   

Pessac-Léognan continue d’attirer de nouveaux venus, de susciter des vocations. C’est le cas du Château Léognan, qui a recouvré son nom si emblématique. Voici une dizaine d'années, Philippe et Chantal Miecaze faisaient l'acquisition de ce domaine, tapi dans les bois de Léognan, dont les vignes avaient été replantées par le voisin (Domaine de Chevalier). Entrepreneurs dans l’âme, ils ont exploité tout le potentiel que permettaient les lieux : réhabilitation du château et de sa chapelle, travail parcellaire dans le vignoble, mais aussi accueil à la propriété, avec des chambres d’hôtes et un restaurant qui attire aujourd’hui toute la région. Le vin à l’étiquette bleu-noir, ornée du phénix qui symbolise la renaissance du cru, opère sa maturité. Rouge uniquement, le Château Léognan 2012 est charnu et parfumé, le 2011 joliment arrondi, le 2009 solaire et chaleureux, le 2008 encore gourmand.

 



Le Château Léognan, sa chapelle, son phénix

 

Crème classée 

Dans la tribu des Pessac-Léognan se faufile une famille plus restreinte, mais prestigieuse, celle des Crus classés de Graves. Paradoxe amusant : la crème des châteaux de Pessac-Léognan revendique d’abord son appartenance aux Graves. En réalité, le classement initial de ces crus remonte à 1953, bien antérieurement à la naissance de l’appellation (1987). De surcroît parmi ces seize élus, les uns n’ont été classés que pour leur rouge, d’autres pour leur seul blanc, certains encore pour les deux couleurs. Mais c’est l’un des charmes du monde du vin que de résister aux chocs de simplification … 
 



Dans l'univers du Domaine de Chevalier
 

Vaste entité d’une cinquantaine d’hectares plantés d’un seul tenant au beau milieu de la forêt landaise, le Domaine de Chevalier est l’exemple parfait du grand vignoble de clairière. L’enflammé Olivier Bernard - que seconde le non moins passionné Rémi Edange - a depuis longtemps engagé la propriété dans la voie des méthodes naturelles, et la recherche du meilleur équilibre. De la vigne (densité de 10 000 pieds par hectare) au chai (cuves inox extra-larges, cuves tulipes en béton), rien n’est laissé au hasard. Le vin y puise sa tenue et sa régularité.  

Le Domaine de Chevalier rouge 2012 est ample, étoffé et long, la chair habillant suavement son fond sérieux. Le rouge 2006 est savoureux, délicatement aromatique mais structuré. Produit en bien moindre volume, le blanc (majorité de sémillon) joue souvent la vedette. Le Domaine de Chevalier blanc 2012 combine en un superbe équilibre la note minérale, le fruit frais, la noblesse de goût. En primeur, le blanc 2015 s'annonce comme un vin complet, vertical et compact, sur une note zestée.  
 



Tri de la vendange 2016  au Domaine de Chevalier
 

Parmi les crus classés, d’autres belles bouteilles sont volontiers au rendez-vous. Au rayon des blancs, le Château Carbonnieux 2014 se distingue par sa finesse, sa persistance, un équilibre de rêve. Le Château Couhins-Lurton 2014, plein de fraîcheur et d’arômes citronnés, renvoie le message du sauvignon (100%). Dans le millésime 2015, dégusté en primeur, on attend aussi de revoir le Château Carbonnieux (vivacité dévastatrice), le Château Bouscaut (droiture et beaux amers) et le Château Olivier (fermeté et netteté). 

Au rayon des rouges, à côté du Domaine de Chevalier qu’on vient de citer, un trio honore le millésime 2012 : le Château Latour-Martillac, délicieux et plein d’allant, le Château Smith Haut Lafitte, réussite impeccable dans son armure feutrée, et le Château Malartic-Lagravière, odorant et tapissé de tanins moelleux. Tous ces vins de Graves et de Pessac-Léognan, on le voit, savent conjuguer mesure et personnalité, sans oublier la longévité. Ce serait même leur secret. En attendant, dans les verres, la fête n’est pas prête de se terminer.  
 

Sur les vins de Graves et de Pessac-Léognan, lire aussi notre article Vieux et jeune à la fois.

  

Tous droits réservés © 2016, Michel Mastrojanni (texte et photos)