SAUTERNES

 

Un certain Raymond Lafon

 

Non, il ne s’agit pas d’un héros de polar, dénouant de ténébreuses affaires dans le monde des chais. Simplement d’un grand château, l’une des références en Sauternes. Et d’un vin sachant défier le temps, en prodiguant les délices accumulés dans le raisin par la magique pourriture noble. Survol du siècle dernier, à travers les millésimes marquants du cru.

 

Avec le Château Raymond-Lafon, on pénètre d’entrée dans les arcanes sauternais. Le personnage éponyme, fondateur du domaine, fut maire de Sauternes à la fin du XIXe siècle. Le cru eut vite belle réputation, même si la chronologie lui interdit le classement de 1855. Il y eut ensuite la période faste des Pontallier, puis quelques éclipses … La famille Meslier, propriétaire du château depuis 1972, a redonné tout son lustre au vin. Grâce à Pierre Meslier d’abord, qui fut parallèlement régisseur du Château d’Yquem (de 1963 à 1990), à ses trois enfants depuis lors.

Au passage, la comparaison vient facilement avec l’emblématique voisin. Ses exigeantes méthodes ont été naturellement appliquées à domicile, par celui qui accoucha d’une grosse vingtaine de millésimes d’Yquem. Parmi elles, la volonté de maintenir des rendements très bas, sous la barre des 10 hl/ha. Et le refus de certaines méthodes comme la cryoextraction. Le château rejette cette déshydratation artificielle des moûts (en vue de les concentrer), traitement en masse qui selon lui condamne des grappes encore susceptibles de botrytiser, entrave l’activité des levures et carence les jus.
 

Fin de siècle

Avant d’aborder le siècle écoulé, voyons le millésime qui démarrait le nouveau millénaire : plus célèbre par son chiffre mythique que par la prodigalité des vendanges en Sauternais. En effet, la faiblesse de la récolte fut telle que plusieurs propriétés, et non des moindres, se refusèrent à sortir un grand vin. Chez Raymond Lafon, le 2000 déjoue la fatalité. De l’or jaune pare un vin gras et suave, à l’attaque souple, à la texture très délicate. Finale en douceur, avec de jolis arômes d’agrumes confits.
 


 

Ce 2000 sauvé des eaux venait après le mémorable doublé qui concluait le siècle. Sous sa lumineuse robe dorée, le 1999 évoque le fruit frais. L’attaque est franche, la bouche déborde de fraîcheur, la finale module généreusement le fruit confit. La robe du 1998 est plus appuyée. Le nez, formidablement expressif, déploie toute la palette du cru, de l’abricot au melon, en passant par la mangue. La bouche décrit une harmonieuse courbe en arche. La finale, élégante, tempère l’énorme richesse de ce millésime, qui fut rattrapé in extremis par des tris très ajustés.

Le 1996 a démenti les inquiétudes initiales. Magnifique bouquet réglissé-citronné, au-dessus d’un corps rond et plein. L’acidité du vin l’a gardé droit, et l’assure d’une bonne longévité. Quant au volumineux 1990, il ouvre martialement la décennie : or massif, pleine corbeille de fleurs et de fruits, bouche ample et riche, bien équilibrée mais légèrement ternie par une finale un peu rugueuse.
 

La période classique de Pierre Meslier

Pour Pierre Meslier, qui passe alors le flambeau à sa progéniture, les années 80 se sont clôturées en fanfare. Le 1988 reste en état de grâce : bouquet dense, bouche superbement raffinée, glissante et fraîche, tous les ingrédients d’une suprême harmonie. Le 1986 renouvelle ce miracle : tons orangés, beaux arômes confits et torréfiés, bouche suave, veloutée, pacifiée par le temps, toute la finesse d’un grand Sauternes classique. Millésime trop souvent délaissé (alors que les rives du Ciron bénéficièrent d’une belle arrière-saison), le 1980 conjugue délicatesse et saine acidité, avec de la longueur.
 

L’or précieux des grands Sauternes

La décennie précédente n’est pas en reste, notamment avec deux moments forts. Le 1979, or franchement orangé, respire la cire et le fruit confit, puis déroule son tapis soyeux et parfumé. Un vin radieux, que n’encombre pas sa richesse, mesurée mais parfaitement équilibrée (13°5 + 105 g de sucre). Le contraire du 1975, puissant mais tout aussi captivant : teinte dorée profonde, superbes notes abricotées-réglissées, bouche concentrée, bref le Sauternes en pleine possession de sa force gustative.
 

Légendaires années vingt

En enjambant le temps, voici l’apothéose des grandes années anciennes. Au Château Raymond Lafon, l’après-guerre se signe dans un 1949 qui frise la perfection (ici une bouteille reconditionnée en 1991). Couleur roux acajou, nez à base d’abricot et de zeste d’orange, corps d’une harmonie extrême, liqueur précieuse contrebalancée par l’acidité, longueur interminable, réminiscences confites, il n’en finit pas de raffinement … Sauternissime.

L’entre-deux-guerres est souvent le grenier de la mémoire du vin, notamment à travers les sublimes années 20. Le Château Raymond-Lafon figure parmi ceux qui les ont imprimées durablement. Le 1929, grand habit brun acajou, presque opaque, a de puissantes fragrances, registre cacaoté-torréfié. En contraste, la bouche paraît en suspension, sans la moindre lourdeur. Elle est réglissée, rectiligne, atténuant les quelques notes un peu sirupeuses de la finale. Le 1921 (bouteille reconditionnée en 1991) tire sur le noir. Feu d’artifices au nez, confiserie et torréfaction rassemblées, mais là encore relais d’une bouche svelte et harmonieuse. Le fruit persiste, la bouche ne trahit aucun empâtement. Classe d’un millésime toujours exceptionnel.
 

Raymond-Lafon talonnant Yquem dans un tarif d’époque
 

Entre ces deux stars, le Raymond-Lafon 1924, goûté plus récemment, reste valeureux. C’est un millésime un peu oublié, injustement. Robe foncée, jetant des restes d’éclats orangés, odeurs de caramel et de cacao, avec des soupçons de zan. L’ensemble est apaisé, d’une jolie longueur au milieu de ses notes caramélisées. En tout cas, il confirme l’endurance des grands Sauternes d’antan.

 

Tous droits réservés © 2011, Michel Mastrojanni (texte et photos)