CARNET DE CAVE N°1

 

Où l’on parle du Champagne Duval-Leroy et des vins du Domaine du Pourra (Gigondas), du Château Mourgues du Grès (Costières de Nîmes), du Domaine Rouge Garance (Côtes du Rhône) et du Château Larrivet Haut-Brion (Pessac-Léognan).

 

Une maison vertueuse

Etablie à Vertus, la maison Duval-Leroy s'est immiscée en douceur dans le gotha champenois, sous lautorité patiente de Carol Duval. Son vignoble propre frôle les 200 hectares. La viticulture sy veut dorénavant exigeante, et respectueuse de lenvironnement. En cave, les petits volumes mis en œuvre permettent des sélections parcellaires. Le Champagne du Clos des Bouveries en est un peu le couronnement. Cette pièce de vigne en lisière du village regarde droit le levant, et la maturité du raisin en retire son habituelle précocité. Le chardonnay y règne en maître, donnant une cuvée mono-cépage qu’on vinifie pour partie en fûts. Le millésime 2004 cristallise l’extrême finesse dont elle est coutumière : robe jaune paille cristalline, bulles microscopiques et vives, nez fleurant l’acacia, bouche étoffée mais acérée par la note minérale, finale très persistante. Bref, le Champagne svelte et distingué qui célèbre les vertus qu’on attend d’un grand blanc de blancs.

 

Un cœur transpercé, le logo de Duval-Leroy

 

Cette cuvée mono-cru contraste sensiblement avec l’autre cuvée phare de la maison, Femme de Champagne, assemblage de grands crus majoritairement composé de chardonnay (les quatre cinquièmes). Ici triomphent l’opulence et la richesse briochée, comme dans l’exceptionnel millésime 1996, corpulent, pulpeux, profond. Il a beau refermer la Côte des Blancs, le cru de Vertus reste fidèle à sa spécialité de pinot noir, traduite notamment par une petite production de Coteaux Champenois rouges. Duval-Leroy soigne donc particulièrement son rosé - vinifié il y a peu encore par seule macération de raisins noirs. Dorénavant, le pinot local s’ajoute aux vins clairs issus des chardonnays de la Côte des Blancs. Dans son joli flacon à l’ancienne, base ventrue et col effilé, ce Brut Rosé n’en a pas moins sauvegardé son naturel gourmand : habit saumon pâle, petit régal de fruits rouges (griotte, groseille, framboise), bouche nette et nerveuse. Il réussit la délicate alliance de la légèreté et de la vinosité, ce qui lui permet de passer avec grâce de l’apéritif à la table.

 

Trio sudiste

Ses ceps s’accrochent en altitude (jusqu’à 480 m) sous les Dentelles de Montmirail, dont les squelettes calcaires irradient de leur blanche lumière le vignoble comtadin. Installé à Sablet, le discret Domaine du Pourra a été repris en 1998 par Jean-Christian Mayordome. Usant de méthodes viticoles naturelles, il produit un beau Gigondas classique, doté de tous les atouts du cru. La cuvée Réserve est le fer de lance de la cave. Le 2007 impressionne par son armure tannique. Cette charpente, jointe à sa chair généreuse, à sa rectitude en bouche, lui garantissent un bel avenir. Le style du 2006 est beaucoup plus rond : tanins fourrés, arômes mariant le cuir et les fruits surmûris, sensations chaudes - le legs des cailloux ardents qui ont enfanté le vin. En matière de garde, ce Pourra tient ses promesses, comme le prouve le chaleureux 2001. Un vin parfaitement à point, prêt à escorter la daube provençale ou le civet de garenne.

 

Les Dentelles de Montmirail
 

Solaire, comme le cadran qui orne la façade de la maison, devenu l’emblème du domaine. En leur Château Mourgues du Grès, Anne et François Collard proposent un éventail de cuvées qui font honneur à l’appellation Costières de Nîmes. Toutes puisent leur sève dans le gress, ce sol spécifique fait de cailloux roulés par le Rhône, au temps de sa folie quaternaire, et venus s’amonceler sur un lit de marnes. En rouge, à côté des Galets Rouges (le vin des plus jeunes vignes, qui résume si harmonieusement le domaine), les cuvées privilégient le cépage (la syrah pour Terre d’Argence) ou le mode d’élevage (en fûts pour l’assemblage des Capitelles des Mourgues). Notre préférence va cependant à Terre de Feu. Dans cette cuvée, le rôle unique est tenu par des vieux plants de grenache, avec un petit appoint de syrah. Le 2006 a tout pour convaincre : robe cardinalice, nez explosif de framboise très mûre, rehaussé par des notes épicées et chocolatées, bouche charnue et veloutée, délicieux retour fruité. Nulle lourdeur, nulle chaleur excessive … c’est à peine si l’on ressent les 14°5 qu’annonce la bouteille. Toute la séduction d’un vin à son optimum.

 

Le cadran solaire du château

 

La constance. C’est la qualité première de Terre de Garance, qui éclot chaque automne, avec une régularité métronomique, à l’occasion des "foires aux vins" - précisément celle d’une enseigne célèbre pour avoir franchi la première la Grande Muraille de Chine. Cette cuvée spéciale provient du Domaine Rouge Garance (Saint-Hilaire d’Ozilhan), acquis en 1996 par Jean-Louis Trintignant, associé à un couple de coopérateurs, les Cortellini. Leur vignoble, avec vue imprenable sur le Pont du Gard, couvre aujourd’hui près de 30 hectares, et vient de terminer sa conversion biologique. Des qualités, ce Côtes du Rhône (jeunes vignes, trilogie grenache-cinsault-syrah) en a bien d’autres : robe pourpre foncé (et non pas garance, la plante teinturière locale dont on tira le rouge vif des pantalons de nos fantassins jusqu’en 1915), nez gorgé de fruits rouges et d’effluves de garrigue, bouche généreusement garnie. Sa franchise ne se dément pas au fil des millésimes : 2009 souple et épicé, 2008 léger et fin, 2007 puissant et savoureux, 2006 odorant et équilibré. Certes le domaine produit des cuvées plus ambitieuses, mais celui-ci, délicieux et sans apprêt, comble le plaisir du vin au quotidien - peut-être le plus fondamental, à l’heure où le diable se glisse dans la moindre bouteille. Emballez le tout pour un peu moins de cinq euros, prix inchangé depuis plusieurs années … que demander de plus ? Pourvu que ça dure.

 

Trois ou quatre ans de garde sont possibles

 

Renaissance bordelaise

Au cœur de l’appellation Pessac-Léognan, le Château Larrivet Haut-Brion peut goûter en toute quiétude les délices de son nom. Grâce à une parcelle située sur le lieu-dit homonyme de Léognan, il a conquis le droit définitif de retenir le nom magique du doyen de Pessac … même si contestations, jugements, arrêts et cassations n’ont pas manqué dans le passé. Avant la dernière guerre, il ne restait pourtant plus grand-chose de ce domaine prospère du XIXe siècle. Arrachages, morcellements et mévente avaient eu raison de ses vignes. Après le conflit, avec les Guillemaud, le château reprit une production timide. Rachetée en 1987 par la famille Gervoson, la propriété a réussi sa mue moderne - et son extension, qui porte aujourd’hui la surface de ses vignes à plus de 70 hectares. Ainsi va la vie, lente mais durable, des châteaux de Bordeaux.

 

Les nouveaux chais de Larrivet
 

Pour le Château Larrivet Haut-Brion, en blanc, le millésime 2007 est probablement celui qui domine la décennie écoulée. Composé de sauvignon (65 %) et sémillon (35 %), il a été vinifié et élevé 11 mois en barriques neuves. Rigoureusement sec derrière sa parure jaune vert, il est dans le registre balsamique et agrumeux. Son ampleur, sa richesse sont contrebalancées par de la minéralité et une belle acidité. Ce maintien strict est le gage d’un sérieux potentiel de garde. La plus grosse part du vignoble, avec ses graves profondes, revient néanmoins aux vins rouges. Dans cette couleur, c’est le 2005 qui l’emporte. La partition est ici jouée par le merlot (70 %) et le cabernet-sauvignon (30 %), avec un élevage de 18 mois dans des barriques neuves et d’un vin. Nez mûr, trame tannique assagie dans un fourreau de velours, longueur en bouche, ce grand millésime semble parti pour longtemps.

 

Tous droits réservés © 2010, Michel Mastrojanni (texte et photos)