SAVENNIÈRES
 

Mais où est passé le vin d’avant ?
 

Le Savennières est l’un des plus nobles vins de Loire, l’un des plus attachants aussi. Il symbolise le grand blanc sec issu du chenin, le cépage amoureux des rives ligériennes. Mais où en est aujourd’hui ce fils inspiré du schiste et du pineau de Loire - l’autre nom du chenin ?
 

Tapi dans un méandre du fleuve, sur sa rive droite, le vignoble est discret. Depuis la banlieue d’Angers, on y accède par de minuscules routes, ou par la nationale de Nantes, en l’abandonnant avant Saint-Georges-sur-Loire. On peut l’aborder encore depuis la rive gauche, en traversant la Loire à Rochefort, par des chaussées entre terre et eau, que le fleuve ne se prive pas d’inonder copieusement l’hiver. On traverse ainsi l’île de Béhuard, univers improbable peuplé d’oiseaux et strié de peupleraies. Pour deviner le vignoble, on a le choix entre deux clochers : l’église de Savennières, beau spécimen du roman angevin associant schiste, brique et tuffeau, ou bien celle d’Epiré, dans ce genre néo-gothique dont débordent les campagnes d’Anjou.

 

Dans l’intimité du vignoble

L’aire d’appellation du Savennières occupe essentiellement la commune du même nom - dont fait partie le village d’Epiré. Elle déborde légèrement sur celles de Bouchemaine et de La Possonnière, le tout ne dépassant pas 150 hectares. La morphologie du vignoble est tout à fait originale. Plusieurs coteaux rocheux, perpendiculaires à la Loire, s’avancent vers le fleuve, séparés par des "coulées", petites vallées encaissées. Le plus hardi de ces promontoires finit en surplomb au-dessus des eaux ... et de la ligne TGV. Cet éperon magnifique porte les deux grands crus locaux, la Coulée de Serrant et la Roche aux Moines, qui ont le privilège d’accoler leur nom à l’appellation communale. C’est ainsi que les voyageurs du train océanique, sans souvent s’en douter, frôlent l’un des fleurons du patrimoine viticole mondial.

Les sols de Savennières se composent de schistes et de grès rougeâtres, parsemés de roches volcaniques (spilites, rhyolites), de phtanites et de quartz. Peu profonds, ils sont particulièrement chauds, d’autant que l’exposition est largement méridionale (plein sud, sud-ouest) et la pente des coteaux accusée. Les zones de plateau, localement, sont recouvertes de sables éoliens ou de grès désagrégés. Le fleuve agit, quant à lui, comme un gigantesque régulateur thermique. Les raisins se passerillent à l‘occasion, surtout dans les hauts du vignoble. Et certains débuts d’automne, les brumes montant de la Loire déclenchent même l’assaut de la pourriture noble.
 

Chenin, l’artisan du Savennières

 

Le chenin possède là un terroir idéal. Paradoxalement, il l’a longtemps partagé avec le cabernet franc, qui fut replanté massivement après le phylloxéra. Sa trace se conserve dans les rangs de "breton" qui subsistent dans le vignoble (Anjou rouge, Anjou-Villages). La vendange du chenin s’opère traditionnellement par tris, en deux ou trois passages, pour tenir compte des différents avancements de maturité. On recherche la concentration optimale.

 

Sec et de garde

Le Savennières est sec, avant tout. Minéral, vigoureux, il démarre sa vie dans une certaine austérité. Il combine des notes pétrolantes, de pierre à fusil, à des nuances végétales (tilleul, jasmin, fougère). Sa nervosité naturelle contrebalance une certaine corpulence. Cet athlète plutôt complet est bâti pour la garde. Il ne s’exprime jamais vraiment avant trois ou quatre ans de bouteille. Lorsque vient la maturité, entre cinq et dix ans, son bouquet se pare de notes florales et fruitées (aubépine, chèvrefeuille, coing, abricot sec, miel d’acacia, cire d’abeille ...), sans que déserte l’amertume initiale. Il prend de l’étoffe, tout en gardant sa force et sa consistance, et, à la faveur des bons millésimes, peut franchir aisément deux décennies.

En matière de sucre résiduel, la marge de manoeuvre des producteurs a été renforcée - d’autant qu’une bonne partie viennent du Layon voisin, où il en connaissent un rayon sur le sujet. Ont donc réapparu les vins moelleux (au-dessus de 17 g). La tradition ne s’était d’ailleurs jamais évanouie, entretenue surtout par le Château d’Epiré. Quand l’année s’y prêtait, la famille Bizard a toujours vinifié une partie de sa récolte en demi-sec. On a des souvenirs exquis du 1964, pur satin liquide, ou du 1949, moellissime sous sa robe cognac.

 

Les deux perles

La Coulée de Serrant et la Roche aux Moines sont les joyaux reconnus de l‘appellation. L’une et l’autre inscrivent dans leur nom leur particularité physique. Monopole de la famille Joly depuis les années cinquante, le clos de la Coulée de Serrant fut planté au XIIe siècle par les Bénédictins de Saint-Nicolas d’Angers. Patiemment, ces "moines étagers" aménagèrent en terrasses l’abrupt promontoire qui longe la coulée boisée. Au fond du vallon, subsiste leur petit monastère-cellier. Après la Révolution, le clos conserva le nom des seigneurs de Serrant, propriétaires durant quatre siècles. Après le phylloxéra, ses vignes furent greffées sur rupestris, porte-greffe qu’elles conservent de nos jours.

 

La Coulée de Serrant en ses clos

 

La Coulée de Serrant couvre 7 hectares, partagés entre le Grand Clos (4 hectares) et deux parcelles qui lui font vis-à-vis, sur l’autre versant (Les Plantes et le Clos du Château). Tenant sur d’instables schistes pourris, Le Grand Clos dresse sa fabuleuse silhouette bombée au-dessus de la Loire. Superbement orienté, il bénéficie d’un ensoleillement maximal, accentué par la réverbération matinale du coteau adverse. Sa pente est si méchante que certains travaux ne peuvent être conduits qu’au cheval. Depuis 1985, Nicolas Joly cultive son vignoble en biodynamie, et cet apôtre de l’agriculture vivante ne s’est jamais lassé de défendre la grandeur de son cru et de sa méthode. Il faut dire qu’en bonne forme, le vin de Serrant reste l’un des plus fascinants de France : profondeur aromatique, puissance de sève, tenue exceptionnelle en bouteilles (20 à 30 ans).

Le vignoble de la Roche aux Moines s’accroche au coteau voisin. Cet éperon rocheux porta au fil des siècles les noms successifs de Roche au Duc, Roche de Serrant, Roche Vineuse. C’est à son extrémité que s’élevait la forteresse qui repoussa en 1214 les assauts de Jean sans Terre mais fut démantelée à l’époque des guerres de religion (ruines encore visibles sur la propriété des Joly). Le site viticole - un peu moins de 20 hectares - est aussi remarquable. Sa pédologie, son exposition, son microclimat se rapprochent de ceux de la Coulée.

 

Le Domaine aux Moines, contigu à la Coulée de Serrant

 

Goût du jour

Fermons maintenant le ban. Cela, c’était le Savennières du siècle dernier. Seulement dix petites années après le début de notre millénaire, le style des vins a souvent évolué. Leur profil traditionnel - avec son fond minéral, son soupçon d’amertume, sa trame ferme se déliant lentement - s’estompe doucement. A suivre l’appellation, notamment lors des dégustations du Salon des vins de Loire (chaque hiver à Angers), on peut même redouter sa disparition progressive.

Trop de producteurs en effet ont pris le virage d’une certaine dépersonnalisation du cru. Habitude grandissante d’élaborer des vins flatteurs ? Manie de rentrer le raisin en hyper-maturité, qui contrarie la vinification en sec ? Recours excessif à tous les procédés dont raffole l’œnologie moderne - macération pellicullaire, enzymage, bâtonnage intensif, fermentation malolactique systématique ? Usage excessif du bois neuf dans l’élevage des vins ? Certains transforment leur grand chenin en une copie de Bourgogne … La comparaison est peut-être flatteuse, mais ne devrait concerner que des blancs de chardonnay et d’argilo-calcaire. D’autres, heureusement, ont su maintenir le cap, même s’ils ne se privent pas de la technicité d’aujourd’hui. On leur accorde la préférence, même si la nuance reste de mise.

 

Style préservé

Sur Savennières même, Luc Bizard, en son Château d’Epiré, poursuit vaillamment la défense du style classique. La cuvée "château" 2008 campe sur sa retenue initiale. Issu d’une parcelle en surplomb de Loire, élevé en fûts, Le Hu-Boyau 2008 garde son caractère bien sec et sa touche amère, tout en y ajoutant du gras. Quant à la Cuvée Spéciale, constituée des meilleurs tris et passée également par le bois, elle est promise à la garde : 2008 de riche constitution, 1995 charnu et harmonieux dans son bel or tilleul, 1990 révélant la plénitude du caractère Savennières. Sous les auspices d’Evelyne de Pontbriand, le Domaine du Closel illustre aussi cette veine traditionnelle, bien que ses vins aient toujours recherché élégance et délicatesse (voir notre dégustation verticale du Clos du Papillon, dans la rubrique Derrière les fagots).

 

Dans les vignes du château d’Epiré

 

En Roche aux Moines cette fois, le Domaine aux Moines est un autre pivot du vignoble. La propriété de Monique et Tessa Laroche nous a habitués à des vins rigoureusement secs, presque austères à leurs débuts, mais leur minéralité sans concession laissait place, peu à peu, à une complexité plus plaisante, très fidèle au cru. Bref, ils témoignaient d’une incontestable aptitude à la garde. Pourtant une évolution paraît se dessiner - changement de génération ? - qui voit un 2008 gras, opulent et immédiatement séducteur, succéder au 2007, minéral et beaucoup plus strict.
 

Style dual

Au sein de la jeune garde, Loïc Mahé, au Domaine du Gué d’Orger (Sainte-Gemmes-sur-Loire), réalise une cuvée Equilibre qui mérite bien son nom. Belle balance de tous les éléments, solide, gourmand et persistant, tel se présente le 2007. Le Château de l’Eperonnière de Mathieu Tijou (Rochefort-sur-Loire), avec La Croix Picot 2007, offre un Savennières également très équilibré, frais et matériel, d’où sourdent le tilleul et le coing. Sylvie et Christian Plessis-Termeau, au Moulin de Chauvigné (Rochefort-sur-Loire), réalisent des cuvées harmonieuses, fondées sur la puissance, comme le Clos Brochard 2008, aves ses arômes très mûrs de raisin et de pomme. Les vins de Jean-Marc Renaud, au Château La Franchaie (La Possonnière), gagnent en bouteille, comme son 2005, aujourd’hui friand et charnu.

L’école des "Layonnais" imprime bien sûr sa marque. Les plus habiles conjuguent cependant la douceur qu’ils affectionnent à la rigueur plus monacale du cru de la rive droite. Au Domaine Ogereau (Saint-Lambert-du-Lattay), le doigté de Vincent Ogereau réconcilie les contraires, à travers son Clos du Grand Beaupréau (le clos le plus élevé de Savennières) : minéral et soyeux en 2008, ferme mais affable en 2004. Même ambivalence au Château Soucherie, chez les Tijou. En dépit du modernisme assumé de la maison-mère (Beaulieu-sur-Layon), leur Clos des Perrières respecte souvent la ligne minérale (2008 corpulent, ferme et tendu). Les millésimes divergent à l’occasion : puissance florale et enjôleuse dans le 2005, rappel de la roche dans le 2002. Quant à Claude Papin, l’érudit des terroirs du Château Pierre Bise (Beaulieu-sur-Layon), lui aussi varie les canons selon les récoltes. Son Clos du Grand Beaupréau 2008 se montre très mûr, sur des notes confites, alors que son Clos de Coulaine 2005, fortement concentré, renouerait presque avec le style de l’ancienne propriété de François Roussier.

 

Nostalgie

On peut aussi se consoler avec des millésimes à l’apogée. Voici quelques émotions récentes. D’abord l’impeccable et régulier Clos Saint-Yves du Domaine des Baumard (Rochefort-sur-Loire) : le 1989 en taffetas d’or roux, le 1982 tout en soyeux, fine amertume et digestibilité parfaite, une sorte d’éternelle jeunesse en dépit de l’année, qui ne le destinait pas au départ à cette course de fond. Puis un duo de sa majesté le Clos de la Coulée de Serrant, orgueil du Château de la Roche aux Moines : le 1989, dont la minéralité rafraîchit divinement le léger embonpoint acquis dans cette année chaude, et le mirifique 1976, beau vert doré, subtil composé de tilleul et autres plantes à infusion, fusion miraculeuse de la densité et de l’élégance.

 

Les sables de Loire à Saint-Florent-le-Vieil

 

Dernière larme (de vin) versée avec le Roche-aux-Moines du Château de Chamboureau. Pour le coup, la Cuvée d’Avant 2005 (vinifiée sous bois) tenait compagnie à un sandre au beurre blanc, en regardant couler la Loire depuis une terrasse de Saint-Florent-le-Vieil. Etonnamment, le vin semblait déjà à l’optimum : or cuivré, miel d’acacia et fruits secs, bouche puissante et pleine, une petite patine emballant le tout. Détail aggravant la nostalgie, on était au pays de Julien Gracq (dont votre serviteur eut la chance d’être l’élève au lycée Claude-Bernard, à la jointure des années cinquante et soixante - et reste un lecteur éperdu). Plus en aval, dans un vieil établissement de Saint-Nazaire, la même cuvée en 2003 : sans la vigueur du précédent, ni la magnificence du 2002. Le vin jaune doré laissait pourtant parler sa rondeur, ses accents fruités-floraux, une pointe amère relevant sa basse acidité … Depuis, le château de Pierre Soulez a été racheté. "Cuvée d’Avant" ? Pas seulement un nom, d’abord un symbole.

 

Tous droits réservés © 2010, Michel Mastrojanni (texte et photos)