SAINT-EMILION

 

Figeac, la niaque

 

Premier grand cru classé, Château Figeac symbolise depuis longtemps le Saint-Emilion d’obédience classique, élégant et ayant vocation à la durée. Une certaine retenue de départ, mais qui cède à la confrontation au temps, et révèle alors le coureur de fond. Ce classicisme assumé ne s’est pas évanoui. Mieux, il colle de plus en plus à ce retour vers un style "vieux monde", privilégiant la complexité et l’empreinte du terroir.

 

Seul regret pour l’amateur, Eric d’Aramon a compensé cette conjoncture favorable par une forte augmentation du prix de ses vins - en saisissant l’opportunité de l’excellent 2009. Dorénavant, les temps seront moins cléments pour les fidèles du cru, qui pouvaient suivre leur champion millésime après millésime, bouteilles dûment encavées …

 

Le génie du terroir

Depuis la disparition en 2010 de son beau-père Thierry Manoncourt, qui fut l’emblématique propriétaire de Figeac durant plus de soixante ans, Eric d’Aramon tient donc seul les rênes de l’exploitation. Parler franc et rondeur affable toujours au rendez-vous. Avec lui, l’innovation s’est poursuivie, notamment l’achèvement en 2011 du vaste bâtiment technique en contrebas du château, dont l’architecture s’accorde parfaitement aux lieux. Il abrite en particulier un système de récupération des eaux usées du domaine, souci environnemental exige.

 

Le château et son élégante façade XVIIIe siècle

 

Rappelons que le vignoble du Château Figeac est bâti sur une épaisse couche de graves, unique à Saint-Emilion, lesquelles favorisent la bonne maturité du raisin par leurs qualités thermiques et drainantes. En profondeur, elles sont mélangées surtout à des sables anciens, qui contribuent à l’équilibre hydrique de la vigne. Quant au ruisseau du Taillas qui traverse le domaine, il apporte une fraîcheur appréciable en période estivale. Le relief du vignoble est modelé en trois croupes : l’Enfer au nord, la Terrasse au centre, les Moulins au sud. La première constitue le point culminant de ces "graves de feu", les bien nommées.

 

 

L’encépagement s’est plié à la particularité du terroir. Il demeure tout à fait singulier en terre émilionnaise. Les graves günziennes du Château Figeac sont en effet plantées d’une nette majorité de cabernet (70 %, moitié sauvignon, moitié franc). Elles ne laissent qu’un petit tiers au merlot, d’où cette réputation de produire "le plus Médoc des Saint-Emilion". Enfin, biodiversité oblige, à côté des quarante hectares de vigne, le château a scrupuleusement préservé ses espaces boisés, ses prés, son étang ; en tout près de 14 hectares, qui participent indiscutablement au charme bucolique de Figeac.

 

Quinté plus

Derrière les replis de sa robe sombre, Château Figeac n’a pas à rougir des récents millésimes. La fin de la dernière décennie s’est déroulée sans fausse note. Le 2009 confirme la prodigalité du millésime : grenat foncé, nez fortement boisé, texture charnue, maturité appuyée, tempérée par des tanins un peu secs en finale. Encore marqué par l’élevage (en barriques neuves à 100 %), l’ensemble indique un gros potentiel. Le 2008, né d’une année tardive, révèle un fondu plutôt précoce : arômes de cuir et de cerise noire, bouche très équilibrée, amplement fruitée, déjà détendue. Au-delà de la minéralité que procure le terroir, l’impression de souplesse domine, grâce à un boisé finement intégré.

 

 

Sauvé par l’arrière-saison, le 2007 offre un bouquet de fruits rouges et noirs très mûrs, une chair tendre et agréable, une finale bien dessinée. Le 2006, en dépit des petits chahuts que lui ont fait subir la nature, montre aujourd’hui des dehors charmants. Le fruit emplit le nez, la bouche est friande, presque aérienne, soutenue par une fine structure tannique ; voilà un vin délicieux, pour se régaler sans tarder. Les conditions climatiques, notamment la fraîcheur nocturne de l’été, ont signé un 2005 d’anthologie. Issu - comme le millésime précédent - d’un rendement faible (36 hl/ha), il arbore une robe noir grenat. Son nez est opulent, sa bouche riche, pleine, presque saturée. Une texture hyper-soyeuse adoucit l’énorme force de sa structure. Cette puissance, cette plénitude gagent un potentiel énorme.

 

Durabilité

Mais Figeac s’affirme aussi dans le temps. C’est d’ailleurs l’objectif du travail au chai, où le château, s’il demeure attaché au maintien de certaines techniques traditionnelles (pressoirs verticaux), continue de s’ouvrir aux dernières avancées technologiques (maîtrise thermique pointue, tri optique). Dans les caves édifiées par Thierry Manoncourt dorment toujours de conséquentes réserves de bouteilles, comme pour appuyer la démonstration. Ainsi cette poignée de vieux millésimes, grappillés dans les décennies précédentes. Le 1986 touche aujourd’hui à son point d’accomplissement. Sa parure brique enveloppe une étoffe restée souple, où s’immiscent des saveurs cacaotées et des tanins un tantinet sévères.

 

 

Le 1970 est bien conservé, mais lui aussi atteindra bientôt son ultime étape : couleur tuilée, fragrances terreuses et torréfiées, tanins poudreux, finesse de dentelle, voilà l’aboutissement délicat d’un Figeac qui fut vaillant. Rien ne faiblit en revanche sous le rouge-brun profond de l’exceptionnel 1961. Notes de cèdre, de réglisse et de baies noires en bandoulière, il dégage toujours une puissance et une rectitude impressionnantes. Sa bouche conserve une dynamique à toute épreuve, une ligne parfaite. Ô combien semble inentamable, pour longtemps encore, ce vin complet, serein, ce Figeac en l’un de ses sommets !

 

Tous droits réservés © 2012, Michel Mastrojanni (texte et photos)