CARNET DE CAVE N°20

Où lon parle du Château Pavie (Saint-Emilion premier grand cru classé A) et d’une sélection de Champagnes en biodynamie.

 

La côte inspirée

Etagé sur la côte Pavie, l’imposant vignoble (37 hectares) domine majestueusement la vallée de la Dordogne, offrant à l’ardeur du midi son modelé en terrasses, patiemment sculpté par des générations de vignerons. Le Château Pavie poursuit sur la lancée conquérante que lui a imprimée Gérard Perse lorsqu’il racheta la propriété, en 1998. Le bâton de maréchal a été décroché en 2012, avec son entrée dans le club ultra-sélectif des premiers grands crus classés A. L’ordonnance du domaine est à la hauteur des ambitions, performante et luxueuse. Nimbée de lumière bleutée, l’allée pharaonique de la cuverie donne à elle seule le ton.
 

Labour traditionnel, au pied de la côte Pavie
 

Le seigneur des lieux ne dépare pas le décor. Dégusté en primeur, le Château Pavie 2018 (60% merlot, 22% cabernet franc, 18% cabernet-sauvignon) donne la mesure du millésime. Un cycle passablement chahuté, envahi d’eau pendant un interminable début de saison, relancé grâce à l’été chaud, achevé par des vendanges radieuses, à pleine maturité. Dans son carmin sombre, le grand vin se montre plutôt retenu au nez, avec ses notes de baies noires et de petits fruits rouges écrasés. Mais le corps est dense, les tanins sont fermes, finement enrobés. Bois et fruit s’épousent parfaitement (80% en barriques neuves, 20% en barriques d’un vin) et donnent sa longueur à l’ensemble. Le second vin - issu de parcelles plus jeunes, échelonnées du pied de côte jusqu’au plateau - n’est pas en reste. Les Arômes de Pavie 2018 (65% merlot, 18% cabernet franc, 17% cabernet-sauvignon) révèlent un vin plein, homogène, dont le nez expansif et les tanins feutrés ajoutent à son caractère déjà très séduisant.

 


La lumineuse salle de dégustation du Château Pavie
 

Ces fastes actuels ne nous font pas complètement oublier le Pavie d’antan, celui des riches heures de l’époque Valette. Dernièrement, par la grâce d’un ami, le Château Pavie 1961, en magnum, venait livrer son témoignage. Couleur préservée, arômes légèrement torréfiés, bouche sérieuse mais finale de velours, ce noble cinquantenaire imposait sereinement son équilibre impeccable, sa plénitude apaisée ... De la continuité des grands vins.

 
 

De la tisane aux bulles

C’est une tendance ultra-minoritaire, mais qui grignote imperceptiblement le monde des bulles champenoises. Si la biodynamie ne concerne aujourd’hui qu’une trentaine de producteurs, ses adeptes avancent le cœur léger, avec la conviction d’oeuvrer pour un Champagne plus sain, et mieux accordé à la nature qui l’enfante.

Validée par les labels Demeter ou Biodyvin, la démarche biodynamique impose quelques règles cardinales. Parmi elles, la forte limitation des intrants pour favoriser la régénérescence des sols, l’utilisation de préparations homéopathiques (tisane d’ortie, décoction de frêne, bouse de corne …) pour renforcer l’équilibre et stimuler les interactions entre la plante, l’air et le sol, ou encore le respect du calendrier lunaire pour les interventions dans la vigne ... Bref, rechercher l’harmonie des éléments naturels, étant facultative la dimension ésotérique qu’avait insufflée le fondateur de cette doctrine agronomique, l’Autrichien Rudolf Steiner, au début du siècle dernier.

 


Un nouveau chemin pour le Champagne ?


Région de tradition productiviste, plutôt addicte à l’arsenal phytosanitaire, la Champagne ne semblait pas spontanément ouverte à la biodynamie. Il faut se souvenir du temps - pas si lointain - où ses vignes étaient envahies de gadoues, leurs sols constellés de couleur bleue (lambeaux plastique des poubelles parisiennes qu’on déversait en guise d’amendement). Aussi doit-on louer, même si la préoccupation environnementale ne gagne que lentement, toute tentative de réconciliation du vigneron avec le milieu naturel.

En 1989 à Courteron dans l’Aube, Jean-Pierre Fleury, en convertissant ses premières parcelles à la biodynamie, fut le précurseur. L’imitèrent une poignée de producteurs, parmi lesquels Anselme Sélosse et Erick De Sousa, tous deux à Avize. A l’aube du millénaire, des maisons comme Leclerc Briant à Epernay rejoignirent la démarche. Mentionnons ici Louis Roederer, grand nom de la légende rémoise. La célébrissime maison, passée d’abord par l’étape bio, exploite désormais une grande partie de son vignoble en biodynamie, sous l’étendard de la mythique cuvée Cristal
 


Cave champenoise
 

Fabrice Dehoche, passionné de vin et futur chantre de la biodynamie champenoise, avait récemment organisé une dégustation (à l’aveugle) confrontant la majorité des acteurs de cette nouvelle filière. En dépit de la relativité de l’exercice, on a retenu plusieurs noms. Dans la Vallée de la Marne, à Vincelles, Jérôme Blin produit une nerveuse cuvée Octave, extra brut de pur chardonnay. Installé à Baslieux-sous-Châtillon, Franck Pascal honore logiquement le pinot meunier ; ce cépage constitue l’essentiel de sa cuvée Reliance, solide et équilibrée (brut nature). Aux portes d’Epernay, à Mardeuil, le remuant Vincent Charlot ficelle un joli mariage pinot meunier-chardonnay, assaisonné d’une touche de pinot noir, dans sa cuvée Le Fruit de ma Passion 2012 (extra brut). Et chez Marc Augustin, à Avenay-Val d’Or, la vivifiante cuvée CCXIV Air (brut nature) fait un clin d’œil à l’élément aérien de l’univers biodynamique.



Vallée de la Marne
 

Sur la Montagne de Reims, le blanc de blancs L’Amateur de David Léclapart, net et sans bavures, rend hommage aux chardonnays de Trépail. De son côté, Sébastien Mouzon, sous la marque Mouzon-Leroux, élabore le grand cru L’Atavique, un pur Verzy ; majorité de pinot noir, vinification partielle en fûts, c’est un extra brut généreux en fruit. Dans la Côte des blancs, à Avize, Pascal Agrapart réunit ses différentes parcelles dans la cuvée 7 Crus, fine composition où s’impose bien sûr le chardonnay (90%). A Cramant, Philippe Lancelot - qui a hérité du côté malicieux de son oncle, le regretté Jacques Wanner - a rassemblé la crème de ses chardonnays grand cru dans la Fine Fleur 2012, un brut nature tendre et floral.
 


Côte des Blancs

Dans la Côte des Bar, à Polisot, Dominique Moreau exploite la marque Marie Courtin : exclusivité de pinot noir dans sa fraîche et souple cuvée Résonance 2014 (extra brut). A Buxières-sur-Arce, la marque Vouette et Sorbée appartient à Bertrand Gautherot : uniquement du pinot noir dans sa cuvée Fidèle (extra brut), tout en fruit et rondeur. Fermons le ban avec deux vétérans de la biodynamie, déjà cités. Le brut Blanc de Noirs de Fleury est d’une agréable vinosité, tandis que le Tradition de De Sousa (parité de pinot-chardonnay) exprime son fruit avec beaucoup de franchise et de spontanéité.

 
 

Tous droits réservés © 2019, Michel Mastrojanni (texte et photos)