CARNET DE CAVE N°19

 

Où lon parle des vins du Château Yon-Figeac (Saint-Emilion grand cru classé), du Domaine Gresser (Alsace) et des Vignobles Michel Gonet (Champagne et Bordelais).
 

Discret et fiable

Au cœur du plateau de Saint-Emilion, le Château Yon-Figeac pointe son toit aigu au-dessus d’un confortable vignoble, qui frôle les 25 hectares, en un seul tenant. Il recouvre un sol argilo-sableux contenant des traces ferrugineuses - la fameuse crasse de fer, qui nous rappelle le voisinage de Pomerol. Ce Saint-Emilion grand cru classé a été racheté en 2005 par l’industriel Alain Château, que sa passion du vin a reconverti aux tâches infiniment multiples du métier de vigneron. La propriété faisait partie d’un lot qui comprenait aussi deux prestigieux domaines angevins, le Château Bellerive (Quarts de Chaume) et le Château de la Guimonière (Coteaux du Layon-Chaume). Alain Château leur a consacré de gros efforts de rénovation, avant d’en céder récemment l’exploitation aux Caves de la Loire.



Le charme tranquille du Château Yon-Figeac


A Yon-Figeac, l’évolution qualitative s’est faite sur les conseils du regretté Denis Dubourdieu. Elle a porté en priorité sur les vignes. Ce fut notamment l’abandon des herbicides et la plantation de petit verdot, très rare à Saint-Emilion. Ce cépage représente désormais 6% du vignoble, derrière le duo classique (merlot 80%, cabernet franc 14%). Il apporte sa touche dynamique dans les assemblages. L’opiniâtre propriétaire, qui pense que l’addition des détails conditionne le résultat, nourrit bien sûr d’autres projets - dont celui d’une nouvelle cuverie, avec des volumes plus adaptés au parcellaire.   
 

Le cru se range dans la catégorie des vins élégants et bien élevés. En primeur, le Château Yon-Figeac 2018 apparaît odorant et lisse, tout en aimable rondeur, sans la moindre lourdeur. On retrouvait ce profil avenant chez ses prédécesseurs, dans la souplesse du 2016, dans le côté flatteur et sans aspérités du 2015. Le millésime 2013,  déjà un peu oublié, confirme cette tendance harmonieuse : arômes délicats et enveloppants, corps léger et fin, bouche soyeuse. Discrètement mais résolument, Alain Château creuse ainsi son sillon, avec une indéniable régularité de style.
 

  


La perle d’Andlau
 
Sa réserve première s’est évanouie, il a atteint sa belle maturité, approfondi sa personnalité. Ce riesling a réclamé de la patience pour accomplir sa mue, et devenir le traducteur subtil de son terroir. Le sien, perché au-dessus du village d’Andlau (Bas-Rhin), est superbe. Un coteau à forte pente, qui s’étage entre 220 et 300 m, sur un substrat de grès vosgien. Une exposition largement méridionale, des sables gréseux qui se réchauffent facilement, et l’humidité bienfaisante de la rivière qui coule en contrebas. Tels sont les dons qu’a reçus le Wiebelsberg, l’un des trois grands crus d’Andlau, lui-même mitoyen du Kastelberg, dont les vignes piquent directement sur les toits du vieux village.   




Sur les pentes du Wiebelsberg

 

Rémy Gresser possède un hectare de ce monument naturel (le cru, au total, en couvre une douzaine). Ses vignes, d’âge vénérable, sont cultivées en biodynamie. Son Riesling grand cru Wiebelsberg vieilles vignes 2002 a tout du grand séducteur. Il découvre d’abord l’éclat de sa robe dorée, de teinte profonde, puis enchaîne sur un bouquet renversant, à dominante végétale, où se faufilent chèvrefeuille, verveine, thym et fleur d’aubépine. La bouche est suave, aromatique à souhait, d’un toucher voluptueux, mais sous-tendue par une fine trame minérale. Passe comme un nuage de douceur parfumée, de nervosité accomplie, qui laisse son long sillage au palais du dégustateur ...

Cette bouteille - qui, pour le coup, accompagnait un filet de bar au beurre blanc - résume bien le formidable potentiel des meilleurs crus alsaciens. Rémy Gresser, quant à lui, reste égal à lui-même : toujours aussi robuste dans ses convictions, aussi prompt à dispenser ses fortes paroles, infatigable à prêcher son éthique de l’artisan vigneron.
 
 
 
 

De la craie aux graves

La famille Gonet niche depuis plusieurs siècles dans la Côte des Blancs, sur ce balcon béni de la Champagne. Michel Gonet lui a constitué son coquet patrimoine de vignes : une quarantaine d’hectares sur Avize, Le Mesnil-sur-Oger et Oger, mais aussi dans l’Aube (Montgueux) et la côte sézannaise (Vindey). La maison brille par ses cuvées de grand cru. Le Champagne grand cru blanc de blancs "Cœur de Mesnil" 2011 a été récolté au lieu-dit Hautes Mottes. Plein et tendu, il fait vibrer les ressorts de la craie champenoise.  
 

Avize, berceau de la famille Gonet

 

Au cours de la décennie 80, les Gonet se tournèrent vers Bordeaux, à l’image d’autres Champenois tels que le Rémois Alain Thiénot ou la famille Gardinier. Après la craie, les graves … En 1986, le Château Lesparre, dans les Graves de Vayres, fut leur première acquisition. La propriété a largement évolué et, au fil des millésimes, elle dégage de vraies réussites. Comme ce Grand Vin du Château Lesparre 2015 (majorité de merlot, sélection de parcelles et de vieilles vignes), droit, savoureux, sachant concilier matière et vivacité. Mais l’aventure girondine a poussé les fils Gonet de l’autre côté de la Garonne, dans le secteur des Graves. Et notamment dans l’appellation Pessac-Léognan, avec le Château Haut-Bacalan à Pessac, et le Château d’Eck à Cadaujac.
 


Travaux à l'ancienne au Château d’Eck

 

Le Château d’Eck mérite un certain regard. En bordure de l’autoroute A63, au sortir de Bordeaux, ce château surgit un peu comme une apparition. Belle bâtisse médiévale (XIe siècle) magnifiquement conservée, il offre le sublime coup d’œil de sa silhouette millénaire, immuable au milieu des vignes, à touche-touche avec notre civilisation pressée et son vacarme automobile. Au-delà de ce contraste saisissant, le domaine s’attache à produire un vin soigné et policé (majorité de merlot, pointe de petit verdot). Même si la dégustation en primeur, du rouge comme du blanc (2018, 2016), n’est pas toujours facile, le Château d’Eck rouge 2015 se distingue par son approche aimable et charnue.

  

Tous droits réservés © 2019, Michel Mastrojanni (texte et photos)