CARNET DE CAVE N°14

 

Où lon parle des vins de la Famille Hugel (Alsace), du Château de France (Pessac-Léognan) et du Château Canet (Entre-Deux-Mers).



Cœur de coteau

La parcelle - tout juste soixante trois ares - est enchâssée en plein cœur du Schoenenbourg et appartient de longue date à la Famille Hugel. Ses trente rangs de riesling dégringolent à mi-pente, au beau milieu du coteau, à équidistance des deux extrémités du cru (l’une dévale vers la petite cité de Riquewihr, l’autre toise la butte de Zellenberg). La vigne regarde droit le sud, et ses racines s’éparpillent dans un sol marneux à forte proportion d’argile - des marnes du Keuper. Cette parcelle ô combien centrale porte le nom de Schoelhammer, du patronyme de l'ancien propriétaire, tonnelier de son état - on note que schoel ("coquillage" en alsacien) évoque aussi les fossiles du Muschelkalk qui parsèment le coteau. Comme une bonne partie des vignes du domaine familial, elle est aujourd’hui cultivée en bio.

Le nom sonore du lieu-dit enjolive désormais une cuvée, vinifiée à part, du grand cru. Mais avant de remonter au jour, le vin a reposé longuement dans les caves de la maison, témoignant de l’infinie patience que la famille Hugel sait prodiguer à ses bouteilles les plus prometteuses. Porté par un millésime de grand standing, le Riesling Schoelhammer 2007, premier du nom, ne déçoit pas. Sous son habit de lumière, or-vert éclatant, il répand de puissants arômes minéraux, agrémentés de tout un assortiment d’odeurs d’infusion. La bouche est large, ample, d’une imposante plénitude. Trame serrée, force savoureuse, grande persistance aromatique, elle inscrit en profondeur la signature de son terroir.
 

Une quintessence du Schoenenbourg
 

Chez les Hugel, ce Schoelhammer coiffe maintenant la pyramide des rieslings. La gamme Jubilée continue d’être dédiée, pour ce cépage, à des vins exclusivement originaires du Schoenenbourg. Le Riesling Jubilée 2009 se ressent d’une légère surmaturité. Tendre et pulpeux, avec sa touche de fenouil sauvage, ce vin solaire s’offre sans détours au plaisir d’un bel accord de table. Le Riesling Jubilée 2010 demeure plus intérieur. Dense et charnu, tendu par une judicieuse acidité, il possède beaucoup de fraîcheur et de fruit. Son remarquable équilibre permet de le projeter dans le temps. La gamme Estate concerne la récolte domaniale des terroirs riquewihriens, dont une partie provient à nouveau du grand cru. Le Riesling Estate 2012 porte toujours la marque du Schoenenbourg. Avec ses notes zestées, sa minéralité appuyée, c’est un vin vigoureux, encore strict, dont la rectitude rappelle bien l’origine.

Pour une part plus modeste, le riesling se retrouve encore dans la composition du gentil, traditionnel assemblage de cépages nobles remis à l’honneur par la maison. En apéritif ou en début de repas, il constitue un lever de rideau idéal. Parfaitement sec, le Gentil 2014 séduit par son nez gracieux, mêlant fougère, anis et jasmin, par sa fraîcheur revigorante, par ses prolongements fruités et floraux. Voilà une clé charmante pour pousser la porte des caves Hugel, à Riquewihr, et renouer avec cette incorrigible famille, menée pour l’heure par le survolté Etienne. Alors que pointe déjà la vague d’une génération nouvelle ... (Sur les vendanges tardives de la maison, voir aussi notre rubrique Derrière les fagots).

  

France d’abord

De croupe en croupe, les vignes du Château de France (Pessac-Léognan) rebondissent sur quarante hectares. Mitoyennes de Fieuzal, elles sont à un jet de grappe de Chevalier et de Malartic. Autour d’un château sans ostentation, qui repose des démonstrations architecturales dont on raffole en Bordelais, elles s’enfoncent dans de belles graves pyrénéennes, mêlées à des sables argileux. Sur l’une des parcelles, on retrouve même une profusion de fossiles coquilliers du Burdigalien, qui attestent le passé marin de ce terroir, voici près de vingt millions d’années.

Arnaud Thomassin veille aujourd’hui, après son père Bernard, sur le destin de ce domaine au nom si rassembleur (en fait, celui du lieu-dit où fut édifié le château). Comme ailleurs sur l’appellation, les rouges dominent très largement. Ils accordent leurs suffrages au cabernet-sauvignon et au merlot, presque à égalité. Un double tri accompagne la rentrée du raisin au cuvier - reconstruit après l’incendie qui a ravagé les bâtiments d’exploitation en 2011. L’élevage se déroule en barriques (neuves à 30 %, d’un vin pour le reste), durant douze à quatorze mois. Dans ces installations fonctionnelles, rénovées avec la sobriété qui sied au château, Arnaud Thomassin peaufine des vins qu’il destine, en priorité, à sa clientèle hexagonale, opiniâtrement fidélisée.
 




Château de France, le chai des rouges
 

En rouge, le Château de France 2014 annonce un ensemble droit, équilibré, charnu, sur des tanins encore un peu verts. Le 2011 est une vraie réussite du millésime : nez aimablement épicé, structure précise, netteté du goût. Par contraste, le 2010 exhibe une constitution large et puissante, à la chaleur appuyée. Le 2009 enchaîne des arômes de mûre et de myrtille, une bouche fine et crémeuse, un boisé encore sensible, le tout fondu dans une harmonie appétissante. Du côté des blancs, la combinaison du sauvignon (ultra-majoritaire) et du sémillon cisèle des vins bien typés de leur terroir. Sous une souplesse de bon aloi, le 2012, robe jaune-vert, nez d’herbe et de cire, révèle son caractère enlevé et tonique. Comme les précédents, il peut compter sur des lendemains chantants.

 

Sincèrement bio

Avec le 2015, Bernard Large a rentré sa dernière récolte. A Guillac dans l’Entre-Deux-Mers, à quelques enjambées de la Dordogne, il fut l’un des pionniers du bio, il y a maintenant cinquante ans, dans un Bordelais où cette démarche n’a pas brillé par sa précocité (la certification officielle du domaine vint plus tard, en 1996) . C’est dire le caractère bien trempé de ce vigneron passionné, convaincu avant les autres de la nécessité de respecter le sol et la plante, et de produire des vins plus naturels.
 

Au bout du rang, le modeste Château Canet 

 

Chevauchant les vallons bucoliques qui font le charme de la région, son vignoble du Château Canet couvre 25 hectares, sur des terres tour à tour argilo-siliceuses et argilo-calcaires. Bernard Large en tire du rouge, du clairet et un Entre-Deux-Mers d’une franchise stimulante : couleur jaune pâle, bouche fraîche et souple, fruit très sain, peu d’alcool, on lui consent volontiers des rasades généreuses. Pourquoi pas sur des huîtres d’Arcachon, de l'anguille au vert ou bien un maigre grillé, ce poisson délicat qui fraye dans l’estuaire de Gironde ? Pour acquérir cette bouteille, un billet d’euros suffira (le plus petit de la série). Alors ne résistez pas au Château Canet 2014, un blanc sans chichis, gouleyant au meilleur sens du terme, comme on les aime au Mastroquet.
 

Tous droits réservés © 2015, Michel Mastrojanni (texte et photos)