CARNET DE CAVE N°7

Où l’on parle des vins du Domaine Charles Joguet et du Domaine Olga Raffault (Chinon), du Domaine de la Perrière et du Château Elget (Muscadet Sèvre et Maine), du Château La Nerthe et de La Célestière (Châteauneuf-du-Pape).
 

Chinon de fond

Les vins du Domaine Charles Joguet sont demeurés une référence. Produits aujourd’hui par la famille Genet, ils symbolisent le Chinon de toujours, lent à se dévoiler mais apte à la longue garde, capable de retranscrire avec précision les nuances de terroir qu’on rencontre dans les cornuelles et les varennes en bordure de Vienne. Malgré leur trentaine d’années au compteur, Les Varennes du Grand Clos 1990 n’ont pas perdu un gramme de leur charme explosif. Le terroir d’origine (des sables graveleux) et les vignes, en partie franches de pied, restent le support d’une cuvée particulièrement gourmande. Le nez joue sur la gamme fruitée, la bouche est riche, expansive, savoureuse en diable. La fraîcheur, intacte, emballe le tout. 

Le Clos de la Dioterie 1990 impressionne toujours, dans sa majesté classique. Venu du clos qui borde le domaine, planté de très vieux pieds de cabernet, le vin a enfin rompu avec sa coutumière phase d’intériorisation. La « vieille », comme disait Charles Joguet, garde une jeunesse insolente : arômes mûrs, fraise et framboise en tête, texture de taffetas, puissance d’expression, fraîcheur dévastatrice. Un petit chef-d’œuvre des tuffeaux chinonais. On retrouve cette franchise dans le 1988, qui conserve la même déconcertante juvénilité.
 


Le domaine sait aussi réussir des bouteilles en année plus ingrate. En témoigne ce Clos du Chêne Vert 2004, récolté sur son magnifique coteau à l’arbre multiséculaire. En magnum, il offre un attrayant rubis grenat, des arômes généreux (cerise burlat notamment), une bouche dense, profonde et pulpeuse. Les tanins s’assouplissent et promettent un bel avenir. On reste dans les millésimes réputés difficiles. Les vins du Domaine Olga Raffault, en Véron, traversent paisiblement le temps. Le Chinon Les Picasses 1977 illustre bien cette trajectoire sereine, quand les années n’ont pas achevé leur outrage : couleur tendrement tuilée, odeurs d’humus et de rose fanée, chair fine et délicate, bouche doucement parfumée. Sous ce tapis automnal se glisse l’enchantement du temps retrouvé.



Muscadet, qui l'eût cru ?

Gorges et Clisson ont été reconnus parmi les trois premiers crus communaux du Muscadet. Terroirs originaux, rendement maximal limité à 45hl/ha, élevage d’au moins 24 mois, tels sont les principaux critères qui les distinguent, dans le sanctuaire de l’appellation Muscadet Sèvre et Maine. Les vignes de Clisson plongent leurs racines dans un socle granitique, avec des graviers en surface. Ce sol donne aux vins leur solidité et leur capacité de garde. Le Clisson 2005 de Christian Pineau (Domaine de la Perrière) est un ambassadeur fidèle : robe bronze brillant, nez fortement minéral, notes de cire et de fruits secs, bouche dense et homogène. Sa rondeur n’écarte pas la puissante minéralité de fond. On le réservera à des nourritures consistantes, dorade au four ou blanquette à l’ancienne.
 

 Clisson, petite ville bâtie autour d'un imposant château fort
 

Aux portes de Clisson, le cru de Gorges s’était déjà singularisé, voici une quinzaine d’années, en adoptant des conditions particulières de production. Géologiquement, il est constitué de gabbros altérés, une roche volcanique dégradée sous forme sablo-argileuse, qui confère beaucoup de finesse aux vins. Ce cru est en outre plus tardif que ses voisins. Le Gorges 2007 de Gilles Luneau (Château Elget) est un excellent représentant : jaune d’or pâle, notes de fruits blancs, corps charnu et soyeux. Cette souplesse parfumée se combine à une jolie vivacité, dans un ensemble harmonieux. Comme le précédent, ce Muscadet d’élite pourra affronter les ans. Pour le moment, on le voit bien avec un bar au beurre blanc, ou un poulet d’Ancenis à la crème.    
 





 

Châteauneuf, ancien ou neuf

Le Château La Nerthe est l’un des plus anciens domaines de Châteauneuf-du-Pape. Beauté des lieux, histoire partout présente (ici, certains vins font leur fermentation malolactique dans des cuves en pierre du XVIe siècle), vers de Mistral immortalisant le vin, voici quelques-unes des félicités du château. S’y ajoutent un patrimoine de très vieilles vignes, la culture biologique du vignoble, l’exemplaire régularité de la production, sous la direction de Christian Vœux. 

Le rouge donne le ton. La Cuvée des Cadettes 2004, du nom d’une vénérable parcelle du domaine, fait balance égale entre le grenache (centenaire), la syrah et le mourvèdre. L'élevage se déroule en fûts neufs. Ce Châteauneuf, tout en exhalant fruits rouges et épices, révèle une belle concentration. Il est aiguillonné par une fraîcheur revigorante, un fruit dynamique, et évoluera en beauté. Le château produit aussi un blanc remarquable, à partir d’un quatuor éprouvé : grenache blanc, roussanne, clairette et bourboulenc (les deux premiers majoritaires). Un lot est vinifié et élevé en fûts, l’autre en cuves. Le blanc 2011 respire le fenouil et les fleurs sauvages. Charnu, harmonieusement enveloppé, il est fermement sous-tendu par une structure rectiligne, une nervosité rafraichissante.
 


A l’opposé de La Nerthe, La Célestière est une propriété d’allure contemporaine, remise en valeur par Neil et Béatrice Joyce. Le domaine termine aujourd’hui sa reconversion en bio. En rouge, la cuvée Les Domaines 2009 marie de vieux grenaches (venant notamment de La Croze, où ils ont été plantés entre 1918 et 1920) et des mourvèdres des Cassanets, qui atteignent leur demi-siècle. Vinifiés en cuves inox, ils ont été élevés pendant 18 mois en foudres. Le vin, sous sa parure pourpre, est droit, vigoureux, odorant. Le Châteauneuf blanc de La Célestière associe le grenache blanc à une variété rose de clairette, avec un petit appoint de roussanne. Il est vinifié et élevé en demi-muids. Riche et opulent, le blanc 2011 s’appuie sur une agréable minéralité.    

 

Tous droits réservés © 2013, Michel Mastrojanni (texte et photos)