CARNET DE CAVE N°6

 

Où lon parle des vins du Château de la Dauphine (Fronsac), du Domaine des Chesnaies (Bourgueil) et du Domaine La Louvière (Malepère).

 

Sacre d’une dauphine

A Fronsac, à quelques enjambées de la Dordogne, le domaine, entièrement clos de murs, forme une superbe entité. Les nappes de vignes viennent caresser le parc du château, incisées en contrebas par une majestueuse allée de pins, avant de monter à l’assaut de la côte, de l’autre côté de la petite route qui mène au village. Cette pièce maîtresse de 31 hectares s’enracine pour une bonne part dans les fameuses molasses du Fronsadais. S’y ajoute maintenant, récemment acquise à Saint-Aignan, une parcelle de 7 hectares, sur des argiles et calcaires à astéries. Le Château de la Dauphine est l’une des nouvelles perles de Fronsac.

 

Le Château de la Dauphine et son parc
 

Pas si nouvelle que cela d’ailleurs, puisque la construction du château remonte à 1747, sur des plans du célèbre Victor Louis, dont on reconnaît l’élégante patte architecturale. Marie-Josèphe de Saxe, belle-fille de Louis XV, y résida et lui légua son titre. En 2000, le domaine a été racheté à la maison Moueix par Jean Halley. Château et vignoble ont été restaurés de fond en comble, un nouveau chai est sorti de terre. A son décès, son fils Guillaume s’est remis scrupuleusement dans ses pas.

Le suivi œnologique est assuré par Denis Dubourdieu. La vendange est traitée par gravité, doublement triée, grâce à une ligne de travail qui pivote au centre du chai circulaire, en alimentant tour à tour chacune des cuves (inox et béton) correspondant au parcellaire. Un chai à barriques équipé du système oxoline (qui permet des opérations indépendantes sur chaque fût) complète cette installation dernier cri.

 

 

Les vignes en côte assurent au grand vin Château de la Dauphine un apport de haute qualité. Elevé dans des barriques au tiers neuves, il affiche désormais une belle régularité. La part du lion revient au merlot (80 %), le reste est dévolu au cabernet franc. Le 2011 est souple et frais à la fois. Son amabilité, sa bouche bien linéaire ont contourné une certaine acidité de départ. Le 2009 éclabousse le nez d’un parfum de cerise noire et de réglisse. Rien ne dépasse dans ce vin plein et complet, suffisamment tendu pour évoluer en beauté. Avec ses arômes de menthol, de cèdre et de café, le 2001, premier millésime de la famille Halley, résiste au temps. La carafe l’aide à épanouir sa chair moelleuse et son fondant, à exhaler un fruit maintenant hyper-mûr. 

 

Le breton au port

Dans ce jardin de vignes qu’est Bourgueil, il est des propriétés rassurantes. Le Domaine des Chesnaies, à Ingrandes-de-Touraine, compte parmi celles-là. On y vinifie le cabernet franc avec l’attention due à un membre de la famille. Ce breton, comme on le nomme parfois encore dans la région, n’est-il pas ici, sur les vestiges d’une mer retirée, dans son vrai port d’attache ? Chez les Lamé-Delisle-Boucard, les soins qu’on lui prodigue sont classiques. On prend le temps de faire les choses, et les vieux foudres et cuves en bois ne sont pas là que pour l’apparat.

 

Rangs de breton à Ingrandes-de-Touraine

 

Récoltée sur graviers, la Cuvée des Chesnaies 2010 respire le fruit. Elle offre sans détour la franchise et l’expression juvénile qu’on adore dans ce type de rouges printaniers. La Cuvée Vieilles Vignes 2010 est issue de vignes plus que trentenaires, plantées sur graviers anciens. Elle approfondit l’expression, enrichit la forme fruitée. La Cuvée Lucien Lamé, qui rend hommage à l’aïeul valeureux, sort seulement les millésimes d’exception. Elle provient d’une parcelle répartie entre graviers et tufs. Le 2009 possède une bouche ronde et dense, intensément aromatique, et les années ne lui feront pas peur.

 

 

Va franchir également les décennies la Cuvée Prestige 2009, vin ample et coloré, armé d‘une solide structure. Vieilles vignes à l’appui, il paye sa dette aux coteaux argilo-calcaires, qui façonnent le Bourgueil de longue garde. Dans cette cuvée, le 2007 possède un vrai panache, le 2006 n’a pas épuisé ses charmes premiers, le 2005 déploie avec gourmandise sa matière puissante et mâchue. Ce dernier fait écho aux sublimes vieux millésimes du domaine, tel le légendaire 1959. Qui n’a pas goûté à ce régal de petits fruits rouges confits, dissimulant sous sa robe à peine patinée une fraîcheur, une finesse, une rondeur éblouissantes, ignore ce qu’est la douceur tourangelle.
 

Mauvaise pierre, bon vin

Male peyre, en occitan, cela veut dire la mauvaise pierre, qui a tendance à se déliter au temps - comme cette roche gréseuse qu’on extrait du massif sauvage de la Malepère. Mais c’est aussi une appellation languedocienne, qui essaime à travers une quarantaine de communes au large de Carcassonne. Les rouges de Malepère ont pour trait d’union une forte proportion de merlot (au minimum la moitié de l’assemblage). Dans cette région de transition climatique, traversée par les vents d’ouest, le cépage atlantique a trouvé en effet un confortable nid. On y produit d’ailleurs la majorité des vins de pays d’Oc à base de merlot.

 

 

Dans l’élite des vins de Malepère, le Domaine La Louvière a tranquillement pris sa place. Situé à Malviès, sur le versant sud du massif, il a été acquis au début des années 90 par un industriel allemand, Klaus Grohe. Il compte une cinquantaine d’hectares de vignes, aujourd’hui en conversion biologique, qui font la part belle aux cépages bordelais.

Les vins rouges ont une réelle élégance. Le Domaine La Louvière 2010 repose sur une majorité de merlot (60 %), cabernet pour le solde, et a été élevé en cuves inox pendant 10 mois. Grenat brillant, bien concentré, il est assis sur des tanins feutrés et déroule un tapis parfumé, où domine la cerise. Ce fondu odorant se retrouve dans le Louvière Sélection 2009, dans lequel le malbec s’ajoute au cabernet pour épauler le merlot. Nez enveloppant, grain souple, chair tendre, longue saveur de cerise, c’est enjôleur, mais sans mièvrerie. Voici en outre un domaine qui ne s’éparpille pas en nombreuses cuvées, comme trop souvent en Languedoc.

 

Tous droits réservés © 2012, Michel Mastrojanni (texte et photos)