CARNET DE CAVE N°9

 

Où lon parle des vins blancs secs d’Anjou, ainsi que de plusieurs crus des Domaines Familiaux de Bourgogne.

 

Blanc sur noir

D’un côté, le roi des cépages blancs de Loire … de l’autre, le schiste noir du terroir angevin. Au centre, l’Anjou blanc. Depuis un siècle, ce vin sec avait largement cédé le pas devant les rosés et les rouges, les blancs moelleux sauvant leur position (elle-même un temps menacée) grâce aux places fortes du Layon. Il reprend aujourd’hui, si l’on ose dire, quelque couleur.

Il faut dire que la plasticité du chenin se coule à merveille dans le millefeuille des schistes ardoisiers qui caractérise la lisière du Massif armoricain. Les limites du cépage sont souvent testées par les épisodes de stress hydrique que lui réservent ces sols sombres. Certains vignerons du cru se sont décidés à mieux en exploiter le potentiel, en travaillant la terre, en revoyant à la baisse les rendements, en ciblant les maturités, en pratiquant des élevages plus judicieux ... La réussite du Savennières s’imposait comme modèle.
 

Le chenin, cépage caméléon

 

Les vins de printemps traduisent le côté précoce et gouleyant de l’Anjou blanc. Pour l’occasion, ils peuvent admettre une proportion de 20% de sauvignon ou de chardonnay. Le Domaine Bois Mozé Terre de Haut 2012 en est un spécimen parfait, plein, tonique, fruité à l’envi. Le Domaine de la Bergerie Sous la Tonnelle 2012 est un vin frais, net et fringant, qui donne envie d’être bu sous les ramures.

Les vins de garde illustrent le second versant de l’Anjou blanc, tourné vers la tenue en cave. Ils consacrent l’exclusivité du chenin. Dans cette catégorie, le Château de Fesles La Chapelle 2011 fait figure de classique : or clair, nez discrètement minéral, corps plein et charnu, finale encore un peu sévère. Le Domaine Thibaud Boudignon 2011 offre un profil élancé : le chèvrefeuille le dispute à la cire d’abeille, l’ensemble est fin et nerveux. Le Domaine Richou Les Rogeries 2011 cultive un autre ton : riche, plantureux, avec des notes confites, un accent botrytisé. Dans sa robe paille, le Château de Brossay Les Néprons 2011 respire les fruits blancs, oscille habilement entre gras et acidité. Le Domaine des Deux Vallées Clos de la Casse 2011, au nez plus secret, est vif et minéral. A souligner, pour ces deux derniers, leur prix tout à fait amical.

Le Domaine Leduc-Frouin Alexine 2010 est un vin souple et aimable, sobrement aromatique. Lui aussi affiche un tarif sympathique. Le Domaine de Juchepie Le Clos 2010 est entré dans sa phase d’épanouissement. Il exhale les fruits mûrs et l’encaustique, sa matière est soyeuse, soulignée par une fine amertume. Tonalité qu’on retrouve dans le Château Princé Les Ardoisières 2010 : nez élégant, bouche délicieusement sapide, rondeur équilibrée, douce minéralité qui rappelle le terroir. Le Domaine Sauveroy Clos des Sables 2010 se situe dans le même registre : festival de fruits frais (poire), bouche joyeuse et glissante, sans la moindre bavure.
 

Glorieux aîné

 

Le style du Château du Breuil 2010 diffère sensiblement : couleur dorée, noble nez de tilleul et de fruits légèrement confits, bouche suave et voluptueuse, richesse marquée. Issu d’une parcelle particulièrement pierreuse, le Domaine Patrick Baudouin Le Cornillard 2010 a fait sa fermentation malolactique - contrairement à nombre de ses congénères. Sous l’or pâle, le nez est dégagé, l’échine solide, la maturité appuyée, mais bien résolue en finale. Seule réserve : son prix, quatre fois celui du vin le moins dispendieux de cette sélection. On peine à comprendre de tels écarts.

En reculant d’un millésime, le Domaine des Deux Moulins Expression du Chenin 2009 révèle son corps puissant et énergique. Il exprime tout le tonus du cépage ligérien, et son excellent rapport qualité-prix ne gâche rien. Le Domaine de Bablut Ordovicien 2009 tire son nom de cet âge géologique caractérisant l’Anjou noir. Le vin vire paisiblement au jaune paille. On se laisse aller à son bouquet de cire et de végétal, sa chair fondante, sa suavité fruitée, dont la barrique a rattrapé les langueurs. Chenin, schiste … la combinaison de l’Anjou blanc fonctionne.

 

Restons modeste

Dans le luxueux concert qu’offrent chaque printemps les Domaines Familiaux de Bourgogne, il se glisse toujours quelque vin pour rappeler, modestement mais non sans panache, que le vignoble bourguignon ne se limite pas à la seule sphère des grands crus.

Il en va ainsi du Bourgogne Aligoté Raisins Dorés du Domaine Michel Lafarge, à Volnay. Le valeureux 2010 impressionne par sa solidité et sa profondeur, puisées dans l’âge vénérable de ses vignes. On admire également les prouesses du même cépage dans le Bouzeron du Domaine de Villaine, récolté à l’orée de la Côte chalonnaise, sur le finage éponyme. Pierre de Benoist le vinifie et l’élève en foudres - volume où l’aligoté, selon lui, s’épanouit le mieux. Avec le 2010, il signe un blanc structuré, vibrant, complet. En Chalonnais encore, mais en rouge, on vérifie la belle régularité du Rully premier cru Préaux du Domaine Eric de Suremain - pionnier de la biodynamie, dont le Château de Monthélie est la maison mère. Vêtu de rubis clair, délicieusement fruité, le 2010 est un vin printanier, ensoleillé. Avec ce grain soyeux, ce côté riant et gourmand qu’on aimait dans les millésimes précédents.
 


 


Toutefois, on ne résiste pas au plaisir de citer quelques grands crus spécialement réussis. Comme le Corton-Charlemagne 2010 du Domaine Bonneau du Martray, harmonieux et plein de sève, ou le Bâtard-Montrachet 2010 du Domaine Faiveley, nouveau venu sur la carte des grands blancs de la maison, qui donne ici la pleine mesure de son tempérament opulent. On goûte aussi au charme fondant du Chablis Valmur 2010 du Domaine Raveneau, véritable dentelle parfumée - qui contraste avec le style superbement minéral et cristallin du Chablis premier cru Montée de Tonnerre 2010 de la même cave. Parmi les rouges, le Musigny 2010 du Domaine Jacques-Frédéric Mugnier manie l’art subtil de marier concentration et élégance, tandis que le corpulent Bonnes Mares 2010 du Domaine Georges Roumier exprime la force rentrée sous le velours.

 

Tous droits réservés © 2013, Michel Mastrojanni (texte et photos)