LISTRAC

Médoc en stock


Réservoir de bonnes bouteilles à prix mesuré, le Listrac-Médoc reste une valeur sûre de Bordeaux. Son style direct, ses rondeurs merlotées le gardent des afféteries de certains voisins plus hautains. On le stockera sans crainte en cave, du moins le temps de sa première décennie. Petit tour d’horizon des châteaux, avec la touche printanière des derniers primeurs.

 

Ces courbes alléchantes du vin, on les perçoit déjà dans l’aimable inflexion du paysage, autour du village-titre. En lisière de forêt, déjà écarté de la Gironde, le vignoble de Listrac-Médoc n’a pas de vue directe sur la rivière. Sa géologie est particulière : il repose sur un ancien dôme du tertiaire, puissamment raboté puis entièrement évidé par l’érosion, le socle calcaire étant devenu l’assise des terres viticoles. A l’ouest de cette dépression (plaine de Peyrelebade) s’élèvent plusieurs croupes de graves pyrénéennes, qui forment le plateau de Listrac, bien drainé par de petits cours d’eau s’écoulant vers la plaine. A l’est, vers Médrac, les vignes occupent des nappes de graves garonnaises, plus récentes. Seconde originalité, l’encépagement. Ici, contrairement au reste de la presqu’île médocaine, la part du lion revient au merlot. Tout à son aise sur les sols argilo-calcaires, ce cépage donne aux vins leur côté souple et chaleureux. Mais le cabernet-sauvignon reprend ses droits sur les croupes graveleuses, en apportant son supplément de charpente.
 




Toit du Médoc

Honneur au secteur de Fourcas, et à ses deux plus éminents représentants, Dupré et Hosten. Nous voici donc sur le "toit du Médoc", au cœur du plateau de Listrac, d’où l’on peut surplomber la région d'une altitude ... de 43 m. Patrice Pagès a longtemps géré les deux domaines mais, aujourd’hui, se consacre exclusivement au second. Le Château Fourcas-Dupré dispose d’un terroir très majoritairement composé de graves pyrénéennes. Cette pédologie, ajoutée à une distribution équilibrée des cépages, détermine des vins plutôt sérieux et structurés. Dans sa robe grenat, le 2013, tapissé de tanins fins et poudreux, affirme un beau volume en bouche. La noblesse du cru se confirme dans l’élégant drapé du 2010, soyeuse enveloppe autour d’un solide noyau minéral. Elle éclate dans le 2006 - millésime qu’on relègue, trop souvent déjà, dans les caves de l’oubli. Harmonieux, plein de séduction, enfin déridé, il brûle de passer à table.



Château Fourcas-Hosten
 

Depuis 2006, le Château Fourcas-Hosten est aux mains des frères Momméja. Ils ont largement modernisé la propriété, mais conservé intact le charme de l’endroit : une jolie chartreuse du XVIIIe siècle, ombragée par un parc centenaire, à quelques mètres du chevet de l’église de Listrac. Le cru maintient fidèlement son rang, et son remarquable rapport qualité-prix. Le 2013 dénote sa dominante de cabernet-sauvignon (55%) mais se ressent d’un élevage encore trop prégnant. Le 2010 troque peu à peu sa trame tannique pour une bouche puissante et expressive, qui dévoile sa richesse et ses nuances de fruits mûrs. On y retrouve l'ascendant du cabernet (55%). Le 2009 donne la parole au merlot (65 %), en mettant en valeur son extrême maturité : fruit opulent, caractère gourmand et solaire. Le 2005 renoue avec l’assemblage classique. Il conserve de la fraîcheur, mais se détend par une étoffe tendre, des lignes arrondies, une infusion de griotte et de tabac.

 

Long terme

Etoile surgie dans le ciel listracais, voici quarante ans, grâce aux soins de la famille Rothschild (Edmond hier, Benjamin aujourd’hui), le Château Clarke poursuit dans la voie de l’excellence technique, choisie au moment de sa création. Sa grosse demi-centaine d’hectares de vignes colonise les ondulations argilo-calcaires de la plaine de Peyrelebade. D’où le premier rôle dévolu au merlot. En dépit de la prime cabernet du millésime, le 2013 en conserve 60 %. Le vin n’est pas encore remis de sa prise de bois, et l’on attend sa digestion dans les prochaines saisons. Son aîné de dix ans, le 2003, atteint en revanche l’apogée. Rescapé de conditions caniculaires, il sort aujourd’hui vainqueur de l’épreuve du temps et de l’hyper-maturité : tanins fourrés, chair gourmande, volume impressionnant.
 


Le cuvier du Château Clarke

 

Autre trajectoire qualitative, sur plusieurs décennies, celle du Château Fonréaud. Cette belle propriété, postée en sentinelle dans la montée de Listrac, doit sa résurrection aux efforts de Jean et Marie-Hélène Chanfreau. Le 2013 s’avère précoce. Charnu, joliment fini, il devrait s’accomplir sans tarder. Le 2011 est intensément aromatique, avec des notes mentholées, et campe sur un corps rond et plein. Il ne souffre guère du voisinage avec le 2010, millésime abouti, dense et corpulent. Le Château Lestage constitue l’autre pôle des vignobles Chanfreau. Sous sa parure grenat sombre, le 2013 est uni, bien ajusté, déjà civilisé. Le 2009 rend fidèlement compte de son année solaire. Il se déguste sans manières, offrant ce style jovial qui est souvent la marque du Listrac.
 


Au sommet de sa butte, le Château Fonréaud
 

Au Château Mayne Lalande, Bernard Lartigue peaufine également un travail entamé de longue date sur son domaine. Le 2013 laisse deviner un certain volume, mais n’est pas encore dégagé des accents amers de l’élevage. Le 2010 retrouve son registre habituel, celui du séducteur : feutré des tanins, friand de la chair, ampleur en bouche.

 

Tenir le cap

Avec le Château Cap Léon Veyrin, on remonte aux sources de la tradition vigneronne médocaine. Nathalie Meyre et son frère Julien continuent de creuser le sillon tracé par leur longue lignée familiale. Tous ces vaillants ancêtres œuvraient au cap Léon - c’est ainsi qu’on désigne localement ce modeste sommet du vignoble. Le 2013 marque une entorse à la prédominance du merlot, coutumière de la propriété. Exceptionnellement composé d’une moitié de cabernet, il présente une robe colorée, un nez de fruits noirs, un corps serré. Pour autant, le profil du vin, traditionnellement robuste, n’est pas bouleversé. Et l’on souligne à nouveau la réussite du 2010, déjà évoquée dans notre contribution sur l’accompagnement des tricandilles (voir Table ouverte). Conduit par Mathieu Thomas et sa sœur Audrey, Le Château Reverdi conserve la petite trace italienne de ses origines, au XIXe siècle. Le vin joue ici du côté charmeur. Déjà très engageant, le 2013 est souple, délicieusement fruité, résolu par une gracieuse finale. L’âge ne diminue pas ce côté enjôleur. C’est en douceur que s’insinue le 2010, en déroulant le tapis moelleux d’une chair satinée et parfumée.
 


Le Château Saransot-Dupré joue d’une veine comparable. Son vin porte la forte empreinte du merlot, avec une touche appuyée de cabernet franc, et les vinifications sont habilement menées par Yves Raymond, œnologue et propriétaire. La barrique imprègne le 2013 : robe violacée, tanins fondus, boisé avantageux. Le 2010, rondelet et odorant, traduit bien ce style résolument moderne. Le Château Baudan est un domaine relativement jeune de Listrac, détenu par Alain et Sylvie Blasquez. Leur 2013 accorde une courte majorité au cabernet-sauvignon (52%), avec le renfort d’une pointe de petit verdot (3%). A l’inverse des deux précédents, il arbore une robe claire, exprime une fraîcheur sans détour, un fruit sans maquillage. Le 2011 s’est épanoui, a gagné de l’élégance, et livre une expression charmante de ce millésime fantasque.

 

Tous droits réservés © 2014, Michel Mastrojanni (texte et photos)