ALSACE
 

Tardivement vôtre
 

Nous les dégustons souvent trop jeunes, impressionnés par leur richesse, subjugués par leur éloquence immédiate, mais sans imaginer leur devenir. Il est bon de revisiter ces vins d’Alsace issus de vendanges tardives ou de sélection de grains nobles, transmutés par un long séjour en cave. En voici quelques-uns dans le cours de leur troisième décennie, et dont on peut ainsi mesurer la trajectoire.

 

D’abord un bref rappel à propos de ces vins, demi-secs à liquoreux, qui résultent de la concentration, de la surmaturation ou de la botrytisation de raisins vendangés après la période normale. Depuis la récolte 2001, la réglementation a relevé le niveau minimal de richesse en sucre, nécessaire pour bénéficier desdites mentions : en vendanges tardives (VT), 15°3 d’alcool potentiel pour le gewurztraminer et le pinot gris, 14° pour le riesling et le muscat ; en sélection de grains nobles (SGN), 18°2 d’alcool potentiel pour les premiers, 16°4 pour les seconds. Les critères antérieurs permettaient à certains vins tardivement récoltés de se révéler quasi secs, grâce à une meilleure consommation des sucres pendant la fermentation, puis le vieillissement. On croise volontiers de ces flacons dans les années 80. Elles furent une décennie fertile en millésimes exceptionnels (1983, 1985, 1988, 1989), avant l’ouverture de la suivante par le magistral 1990.


Dans les vignes de Riquewihr, à la saison des vendanges tardives

 

Affinités électives

Avec le pinot gris (l’ancien tokay alsacien), le domaine Rolly-Gassmann a souvent eu la main heureuse. Alors conduite par Louis Gassmann, cette propriété réputée de Rorschwihr a particulièrement réussi son Pinot gris VT 1990. Habit dor clair, nez précis, mariant le fumé et le caramel, bouche puissante et aromatique, étoffe soyeuse, il respire une opulence tranquille, sans le moindre relâchement. Voilà l’assurance paisible que lon attend de ces vins de maturité, alors que le futur de cette bouteille est loin dêtre compromis.

Chez les Hugel, à Riquewihr, le Pinot gris VT 1985 ne manque pas d’avenir, lui non plus. Sa couleur est dune fraîcheur surprenante, un jaune citron encore pâle, ses arômes presque juvéniles traduisent pudiquement le cépage. Sa bouche est cristalline, rectiligne, sans faux pli. Elle est attendrie par une suavité discrète, mais insistante. Le temps semble navoir aucune prise sur ce trentenaire miraculeux. La courbe dévolution varie néanmoins selon le millésime. Sous son bronze doré, le Pinot gris VT 1986 se montre plus odorant, plus caressant, d’un charme plus accessible. Au chapitre du cépage, on se souvient que cette famille emblématique inaugura la préhistoire des vendanges tardives et grains nobles d'Alsace avec un mémorable pinot gris - en loccurrence un tokay liquoreux de 1865, servi en 1921, à l’occasion du mariage des parents de Jean Hugel.
 


 

Au domaine Paul Blanck, à Kientzheim, on cultive depuis longtemps les affinités du pinot gris avec les entrailles calcaires du grand cru local. Le Pinot gris grand cru Furstentum SGN 1989 célèbre idéalement cette rencontre. Bouffées d’épices, rappel de réglisse et de fruits confits, les vapeurs gourmandes tournoient autour de ce vin aux reflets d’or. Le temps a détendu son corps, velouté sa chair. Sa belle longueur en bouche confirme le bien-fondé d’une attente patiente, au fond de la cave.

 

Comme un matin de Pâques

Par son exubérance naturelle, le gewurztraminer est sans doute le cépage le plus adapté aux récoltes tardives. Dans ce registre, le Domaine Weinbach, à Kaysersberg, produit des cuvées d’une folle élégance, et d’un grand naturel à la fois. Le Gewurztraminer VT 1989 des dames Faller s’est ainsi délicieusement épanoui. Floral, mêlant des essences de violette aux senteurs d’une roseraie, ce vin onctueux distille des impressions de dentelle parfumée. Dans la sphère des délices le rejoint cet autre Gewurztraminer VT 1989 de la maison Trimbach, à Ribeauvillé - référence incontournable en Alsace. Sous sa teinte citronnée, il réunit des apports de l’Osterberg et du Trottacker (Ribeauvillé), ainsi que du Muhlforst (Hunawihr). C’est un vin riche, élancé, un extrait de rose, où l’alcool équilibre souverainement le sucre. Par-delà les années, il conserve une fraîcheur surprenante.

Remontons vers le Bas-Rhin. A Bergbieten, le domaine Frédéric Mochel sert avec ferveur le grand cru local - ce "vieux coteau" dont la notoriété remonte au XIe siècle. Le Gewurztraminer grand cru Altenberg de Bergbieten VT 1990 jette des reflets orangés. Son nez est un concentré d’agrumes et d’abricot, sa bouche se déplie comme une douce étoffe, parfumée de miel et de coing. L’acidité soutient bien cette structure savoureuse, qu’un petit retour amer pimente en finale.
 


 

A Epfig, au Domaine Ostertag, le Gewurztraminer Fronholz SGN 1990 révèle les charmes capiteux du cépage. Celui-ci provient des flancs marno-argileux dun coteau isolé du village, aux vins d’ordinaire assez retenus. La majesté du gewurztraminer simpose pourtant : couleur plein or, bouquet intense de fruits mûrs, de coing, de datte, chair pulpeuse. Dans sa plénitude maintenant atteinte, ce vin digeste a néanmoins sauvegardé son côté aérien, et reste d’une étonnante "légèreté". De la même façon, quelques saisons auparavant, on avait aimé le côté fringant du Gewurztraminer Fronholz VT 1985. Jaune éclatant, printanier comme un matin de Pâques, il sentait l’aubépine, l’acacia et le jasmin. Sa chair était suave, son contour lisse. En fin de bouche, un sursaut de vivacité ranimait son léger embonpoint de sucre, et lui redonnait une tonalité presque juvénile.

 

La revanche du sec

On revient en Haut-Rhin, à Orschwihr, chez Lucien Albrecht. De longue date, cette maison s'était attachée aux récoltes tardives. Son Gewurztraminer VT 1989 exhibe un or vert scintillant. Le nez insinuant, la note de poire confite, le corps vif et léger, enrobé dune liqueur délicate, concourent à la fraîcheur désarmante de l’ensemble. Ici s’apprécie le charme dun vin globalement sec.

Ce style, on le retrouve dans les vieux flacons de Seppi Landmann, le débonnaire magicien de la Vallée Noble, entre Soultzmatt et Westhalten. Le Gewurztraminer grand cru Zinnkoepflé VT 1989 exprime à merveille les traits du grand terroir calcaire qui l’a enfanté. Son jaune dor capte divinement la lumière, sa bouche a le toucher satiné d’un taffetas, le fond est quasi sec. Une douce élégance baigne ce vin, tout en retenue, lexpressivité du cépage n’étant nullement amoindrie. Avec le Gewurztraminer grand cru Zinnkoepflé VT 1982, on rejoint le début de l’histoire moderne des vendanges tardives, car ce millésime fut le premier à pouvoir revendiquer la précieuse mention. Robe bronze clair, arômes patinés par le temps (menthe poivrée, fenouil, rose séchée, plantes d’infusion), corps droit et énergique, riche finale, que rend sérieuse une pointe d’amertume, le vin campe sur un retour parfaitement sec. Voilà bien, dans sa pureté classique et à son apogée, un concentré du gewurztraminer de la plus noble extraction.
 


 

On reste dans l’époque pionnière. Parmi les premiers du genre, brilla le Gewurztraminer SGN 1983 de la célèbre maison Dopff au Moulin, à Riquewihr. Parure vieil or, nez gorgé d’agrumes, dominante d’orange amère, ce vin opulent déploie son lourd drapé dans une amabilité soyeuse. Sa bouche fondante donne à savourer la suprême harmonie de ces vins liquoreux alsaciens, lorsqu’ils sont parvenus au zénith.

 

Contradictions dépassées

Le riesling n’est pas toujours le meilleur complice des vendanges tardives, des grains nobles encore moins, car trop souvent écartelé entre son caractère férocement minéral, voire pétrolant, et la douceur du sucre. Néanmoins, lorsque la conjonction réussit, on découvre des trésors cachés. Au domaine Armand Hurst, à Turckheim, le grand cépage rhénan démontre ses facultés de longévité - en même temps qu’il reflète les qualités d’un terroir d’exception. Le Riesling grand cru Brand "Schneckelsbourg"  VT 1989 est issu de la partie orientale du cru, là où se rejoignent marnes calcaires et arène granitique, pour donner des vins particulièrement nerveux. Robe vert pâle, il développe de beaux arômes minéraux et mentholés, une bouche fraîche et vive, que parachève une touche acidulée. On a du mal à deviner le quart de siècle passé sous le verre.

Sur les hauteurs de Molsheim, en Bas-Rhin, le domaine Gérard Neumeyer est le serviteur régulier du grand cru qui domine cette charmante cité médiévale. Son Riesling grand cru Bruderthal VT 1985 exprime bien les ressources de ce beau terroir marno-calcaire : vert bronze pâle, nez amplement pétrolant, bouche nerveuse, profonde, intensément minérale. Rappel fugace du caractère tardif de la récolte, la note confite de départ s’estompe vite au profit d’une amertume distinguée. Le tempérament sec convient admirablement à ce vin de garde. Voilà encore un trentenaire qui ne fait pas son âge - à l’image du pinot gris de la même année, évoqué plus haut.
 


 

Revenons aux bouteilles magiques de Seppi Landmann. Le Riesling grand cru Zinnkoepflé VT 1990 révèle un témoin fastueux du millésime. Sa robe tire maintenant sur le cognac. Mirabelle, orange amère et gentiane relaient le premier nez, plus minéral, et composent un vibrant bouquet. La bouche est enveloppée, voluptueuse, enluminée par des touches de pâte de coing et de fruits confits. L’ensemble rayonne dans le verre, avec une ampleur inaccoutumée, et l’on savoure ce riesling idéalement mûr, à l’optimum de sa courbe. Quant au Riesling grand cru Muenchberg 1990, chez André Ostertag, il s’était dévoilé dans une version malicieusement intitulée Vidange tardive, pour avoir échappé à lagrément. Ce nectar buissonnier réussissait pourtant l’équation rare : l’heureuse combinaison, dans le même vin, d’une puissante complexion et d’une véritable délicatesse d’expression.

 

Tous droits réservés © 2015, Michel Mastrojanni (texte et photos)