MUSCADET SEVRE-ET-MAINE

 

Les marathoniens de la Sèvre

 

On le sait, certains Muscadets ont l’art de tenir la distance, en dépit de leur propension à être bus jeunes (justifiée par ailleurs). Ils révèlent alors des beautés insoupçonnées, nées des noces entre le melon, leur cépage, et le vieux terroir armoricain. On en déguste quelques-uns, venant du cœur du vignoble nantais.
 

Au creux de sa vallée aux méandres compliqués, que souligne un liseré forestier, la Sèvre nantaise se fraye un chemin tortueux dans le cœur du vignoble, entre Clisson et Saint-Fiacre, avant de confondre ses eaux avec celles de la Maine. Le mariage des deux rivières a baptisé le célèbre Muscadet Sèvre-et-Maine. Dans ce sanctuaire de l’appellation, nombre de vins vieillissent avec bonheur, de préférence lorsqu’ils proviennent d’une année chaude à l’acidité équilibrée … encore que certains millésimes plus frais ménagent, avec le temps, de vraies surprises.
 

Les eaux paisibles de la Sèvre, à hauteur de Saint-Fiacre

Avec l’âge, ils prennent de l’étoffe, arrondissent leurs contours, concentrent leur suc, tout en conservant la fraîcheur que leur a léguée l’élevage sur lie. Leur robe se colore, le fruit frais s’efface au profit d’arômes plus complexes, ils acquièrent de la substance, du gras, et même une pointe d’embonpoint (le melon se souvient alors de ses origines bourguignonnes). Mais jamais - c’est là leur botte secrète - ils n’abandonnent le petit côté vif et primesautier qui est leur marque de départ. Nos impressions maintenant, de ces coureurs de fond.
 

Rive droite

Cette faculté d’endurance éclate dans un magnum (pieusement conservé par nos soins, comme les bouteilles suivantes) du Château de la Mercredière 1989. Situé sur la commune du Pallet, le vignoble des frères Futeul surplombe directement la rive droite de la Sèvre, sur un coteau au sol pauvre, où se mêlent du gneiss et du quartz, des amphibolites et des serpentinites. Ce millésime reste mémorable pour sa générosité. Or vert, reflets de bronze, nez prégnant, échos balsamiques et minéraux, bouche incisive, matière dense et puissante, le vin s’impose, tout à la fois, avec force et douceur. Il a quitté sa phase onctueuse et gourmande - ses quinze premières années - pour une sorte de retour à l’intériorité,  dans une rectitude absolue.

La tradition des vins de garde, longtemps confidentielle, s’est peu à peu immiscée dans le paysage nantais. Et Le Pallet a accédé en 2011 au rang de cru communal, sous réserve pour ses vins de répondre à des conditions restrictives, notamment un élevage d’au moins 24 mois. C’est sous cette dénomination que le Château de la Mercredière sort aujourd’hui une cuvée élevée durant 30 mois, intitulée Le Saphir (en référence au saphir étoilé, la pierre rare que recèle le sous-sol de la parcelle).

Le miraculeux magnum évoque d’autres souvenirs, comme ces vieilles bouteilles du Clos des Orfeuilles. C’était la parcelle emblématique du Domaine de l'Hyvernière, grosse exploitation viticole de La Chapelle-Heulin, près du Pallet. Dégusté au début des années 90, le Clos des Orfeuilles 1961 nous faisait écrire : " vin légèrement crémeux, quoique nerveux, aux délicats arômes citronnés, toujours exquis et spirituel après trente années d’emprisonnement sous le verre ". Selon la terminologie locale de l’époque, on aurait pu dire qu’il meursaultait.
 

  

Le fameux clos, son flacon d'hier (1969) ...
 

Ce clos d’une douzaine d’hectares s’étend toujours à l’ombre de son moulin décapité, sur des sols où l’on retrouve le gneiss et le quartz, en compagnie de schistes et de micaschistes. La propriété a changé de mains (reprise par les Domaines Castel) et le vin est désormais produit séparément, en agriculture biologique. Il n’a pas perdu de sa superbe, comme en témoigne le prometteur Clos des Orfeuilles 2015. Robe presque translucide, minéralité insinuante, sensations zestées, vivacité délicieuse, celui-là semble bien parti pour durer longtemps. La Chapelle-Heulin, quant à elle, attend son prochain classement en cru communal.



... et celui d'aujourd'hui (2015)
 

Rive gauche

En suivant le cours de la Sèvre, on se laisse doucement couler jusqu’à Saint-Fiacre (plus précisément Saint-Fiacre-sur-Maine, car le territoire communal est délimité par les deux rivières). On passe donc sur la rive gauche de la Sèvre. Depuis longtemps, ce village est un phare, réputé pour la rondeur et la longévité de ses vins. La cuvée vieilles vignes de Gadais Père et Fils demeure un classique. Des vignes pour la plupart plantées en 1929, un terroir de gneiss à deux micas, une mise réservée aux bonnes années … les meilleurs auspices sont réunis. En dépit d’une année modérément acide, le Vieilles Vignes 2005 confirme brillamment sa tenue en bouteille. Robe jaune subtilement verdissante, nez à dominante mentholée, voilà un Muscadet vigoureux et compact, d’une belle droiture.
 

En haut du coteau, le village de Saint-Fiacre
 

Cette cuvée fait preuve d’une grande régularité, et les millésimes qui suivent ne le démentent point. Sous son habit doré, le Vieilles Vignes 2007, parcouru de fruits secs et d’agrumes, réussit un alliage subtil, entre souplesse et tension. Quant au Vieilles Vignes 2009, c’est un prodige de jeunesse préservée. Jaune pâle brillant, nez floral aux accents beurrés, bouche soyeuse et délicate, jolie note de citron, l’ensemble est d’une déconcertante fraîcheur.


 

Toujours à Saint-Fiacre, Louis Métaireau, dans les années 80, illumina le vignoble nantais par sa conception exigeante du Muscadet, notamment en s’imposant des normes de production rigoureuses (on se souvient de ses mises sur lie sous constat d’huissier). De cette époque subsistent des bouteilles qui ont traversé le temps, avec une réserve insoupçonnable. C’est le cas de la cuvée qui coiffait la gamme de la maison (et que produisent encore ses successeurs). Ce Muscadet One 1983 demeure incroyablement vif et énergique, d’une acidité tranchante comme une lame. Matière impressionnante, touches de noisette et de cire, de tilleul et de rhubarbe, pointe de silex, sa vigueur ne faiblit pas au fil des années.

En 2017, Saint-Fiacre a rejoint officiellement la cohorte des crus nantais, sous une bannière commune avec Monnières, le village voisin. L’une de ses plus influentes avocates reste Véronique Chéreau, dont la propriété personnelle (le Château du Coing de Saint-Fiacre) monte la garde au confluent même de la Sèvre et de la Maine, dans un site bucolique à souhait. La plaidoirie est menée avec un millésime 2005, qui revendique (rétroactivement) cette nouvelle dénomination Monnières Saint-Fiacre. Robe jaune d’or, bouche charnue mais finement ciselée, ce flacon conjugue merveilleusement fraîcheur et suavité, résumant bien l’esprit du cru, lorsque le vin atteint sa pleine maturité. Une élégante manière de passer du vieux monde au nouveau ...

 

Tous droits réservés © 2018, Michel Mastrojanni (texte et photos)