CARNET DE CAVE N°13

 

Où lon parle des vins du Clos du Clocher (Pomerol), du Domaine Colinot (Irancy) et du Clos les Montys (Muscadet Sèvre-et-Maine).



Au son des cloches

La flèche de l’église Saint-Jean pointe au-dessus du plateau de Pomerol, triomphante, presque disproportionnée par rapport à la modeste dimension du village. Ce clocher omniprésent ne pouvait que baptiser le clos qui s’étend à ses pieds, avec ses rangs de vigne raturant la lourde terre argileuse qui fait la particularité du lieu. Ici, la surface limono-argileuse recouvre des graves profondes et surtout des argiles bleues - ces fameuses argiles "gonflantes" qui savent se gorger d’eau et la restituer à la plante, la protégeant ainsi du stress hydrique. La superficie du Clos du Clocher, au total, frôle les six hectares. La moitié des vignes approche soixante ans. Près de l’église, le cœur du clos (4,6 ha) est en majorité composé de merlot, mais compte une appréciable proportion de cabernet franc, qui apporte au vin finesse et nervosité. Le reste du vignoble se situe à l’entrée du village de Catusseau, près du nouveau chai. Là aussi, une parcelle en lisière des bâtiments vient d’être replantée en cabernet, dont la prégnance devrait se confirmer dans les assemblages.
 


 

C’est le dynamique Jean-Baptiste Bourotte qui veille aujourd’hui sur ce trésor familial, dont les parcelles originelles furent réunies par son arrière-grand-père, en 1924. Comme il a repris la direction de la maison de négoce, toujours florissante, que ce dernier fonda à Libourne, au début du XXe siècle : sur le quai du Priourat, le nom de Jean-Baptiste Audy - symbole de cette ancienne réussite corrézienne - continue d’orner des chais maintenant centenaires. S’ajoutent les autres propriétés pomeroliennes de la famille, en particulier le Château Bonalgue, vignoble d’une petite dizaine d’hectares, établi sur un terroir plus chaud de graves sablo-argileuses. Dans les vignes du Clos du Clocher, des essais de lutte biologique, par tests comparatifs, sont conduits depuis 2012. La vendange est rentrée en cagettes, avant double tri. Les vinifications s’opèrent en cuves béton et inox, dont les petits volumes permettent une gestion fine du parcellaire, les fermentations malolactiques se déroulent en barriques, tandis qu’un cinquième de la récolte subit une vinification intégrale en barriques. L’élevage sous bois dure classiquement 18 mois (barriques aux deux tiers neuves).



 

En dépit d’une année climatiquement chahutée, éprouvante pour le vigneron mais rattrapée par la miraculeuse arrière-saison, le dernier millésime tient ses promesses. Le cabernet franc y prend une part significative (30%). Vêtu de grenat sombre, le Clos du Clocher 2014 dégage des arômes de fruits noirs, bien mûrs, et de légers effluves de violette. Son corps est charnu, étoffé, tramé par des tanins fins et impérieux, qui assoient une structure solide, élégante, à la belle persistance aromatique. A l’inverse, le 2012 était ultra-dominé par le merlot (plus de 90%) : au même stade primeur, il se montrait souple, caressant, déjà gourmand. Sous une couleur encore appuyée, le 2011 a délaissé sa phase d’intériorisation. Sur des évocations de mûre et de truffe, il développe une bouche suave et veloutée, délicatement boisée, d’une tannicité policée. Comme à l’accoutumée, le Château Bonalgue 2014 apparaît plus enjôleur que son grand frère : robe noir violacé, nez pur, bouche crémeuse, tanins feutrés, finale savoureuse. Voilà le vin qui permettra de se régaler en attendant la pleine maturité du Clos du Clocher.

 

Le temps des fleurs

Avant le temps des cerises, il y a le temps des fleurs … Elles éclatent aux premières chaleurs printanières, sur les hauteurs d’Irancy, dans l'Auxerrois, quand les arbres fruitiers devancent la vigne pour enluminer les coteaux (voir notre précédent article sur Irancy, Le temps des cerises). Lorsqu’on fait le tour du vignoble en compagnie de l’exubérant Jean-Pierre Colinot, on est à chaque fois ébahi devant la perfection naturelle de cet amphithéâtre dédié au pinot noir (avec quelques reliquats de césar), et la profusion des climats qui s’y sont nichés au fil du temps.
 


 

On chemine ainsi de Cailles en Veauchassy, en passant par la Côte du Moutier. On contemple le bas et le haut des Boudardes, on se pâme devant les réputés Mazelots. On découvre la petite forêt d’échalas - des paisseaux, comme on disait en Bourgogne - qui hérisse une replantation du domaine Richoux. On s’incline devant Coigny, situé près du cimetière (d’où l’expression locale "aller à Coigny", pour désigner le lieu du dernier repos). On s’attarde en Veaupessiot, enfin l’on pousse jusqu’à la mythique Palotte, vigie magnifique au-dessus de la vallée de l’Yonne, déjà sur le versant de Cravant. Les vignes de la famille Colinot sont à nouveau labourées, et ce retour à une pratique ancienne semble faire des émules au village.
 


 

Maître Colinot, au-dessus de sa cave, ne se lasse pas de perpétuer l’art - quelque peu encombrant - des cabinets de curiosités. Un invraisemblable amoncellement d’objets rares, d’antiquités en tous genres, témoigne de son goût pour l’accumulation … Ce même goût qui l’a poussé à collectionner les lieux-dits d’Irancy, et à les promouvoir - le premier - dans les bouteilles et sur les étiquettes. La gamme familiale est toujours plus foisonnante, et il en émerge de beaux moments. Les Mazelots 2013 révèlent un vin parfaitement complet, à la fois charnu et charpenté, dans le profil abouti du cru. Harmonieux en diable, rond et savoureux, le 2012 séduit par son côté aromatique, sa prestance. La longévité du 2003 ne laisse pas de surprendre, en dépit d’un millésime atypique. Couleur sauvegardée, notes compotées, bouche chaleureuse, bien sphérique, parfumée de cerise mûre, le vin reste puissant, spectaculaire, et peut encore briller plusieurs années. Au XIXe siècle, le bon docteur Guyot hissait Boudardes à la hauteur de certain grand cru de Côte-d’Or : le 2013, net et bien charpenté, tout autant que le 2012, vigoureux à souhait, confirment les qualités de ce climat superbement exposé. Le Palotte 2013 campe dans une certaine réserve, la minéralité tempère son abord habituel, si volontiers gracieux. Une bonne raison pour attaquer de suite Les Cailles 2012, griotté et gourmand, et même son successeur, le vif et franc 2013.

 

Forte nature

De la gamme de Muscadet Sèvre-et-Maine concoctée par Jérémie Huchet, le Clos les Montys demeure l’incontestable référence. Cette grande pièce de vigne, qu’il exploite depuis 2001, se situe sur le terroir de Château-Thébaud. Elle aligne ses rangs sous les fenêtres d’un joli château Directoire (mais détaché de la propriété), au-dessus du marais de Goulaine. Les sols, essentiellement sablo-limoneux, reposent sur un socle d’amphibolites et de gabbros. Les plus vieilles vignes remontent à 1914 et font l’objet d’une cuvée séparée, revêtue d’une étiquette à l’ancienne. Du vin du clos on apprécie d’abord la droiture, avec cette stricte ligne minérale dont il ne se départit jamais, si caractéristique des grands terroirs de muscadet.
 


 

Représentatif du millésime, le Clos les Montys Vieilles Vignes 2012 atteint sa vitesse de croisière. Vert très pâle, il dégage des arômes discrets, poire et pêche blanche, et enchaîne par une bouche fringante, florale, tout juste incisive, marquée par de jolis amers. Beaucoup plus massif, le 2010 a de beaux jours devant lui : robe jaune translucide, notes minérales et citronnées, corps vigoureux et rectiligne, imprégné de zeste d’agrumes. Son impressionnante vivacité le destine clairement à la garde. En 2013, malgré des conditions plus ingrates, le Clos les Montys Vigne de 1914  se révèle un petit monument de concentration et de minéralité. Au sein du clos, la parcelle Le Quart (du nom de la part que le châtelain octroyait à son vigneron) correspond à la partie la plus argileuse du cru. Plus lente à atteindre sa maturité, elle est généralement récoltée une dizaine de jours plus tard. Redevable à son année généreuse, le Clos les Montys Le Quart 2009 s’habille de reflets jaune d’or et respire le fruit blanc, de la pêche au raisin frais. Sa bouche est mûre et pulpeuse, sa finale délicieusement parfumée.
 


 

Chez Jérémie Huchet, on n’oublie pas les autres vins, ceux notamment issus des terroirs granitiques. Qu’il s’agisse du granit de Château-Thébaud, avec son Domaine de la Chauvinière 2008, qui conjugue puissance de sève et forte minéralité, et pourrait faire penser à un Chablis de belle origine ... ou bien celui de Clisson, avec son Clisson 2010, complet, épanoui, traducteur fidèle du terroir natal. Ce Muscadet communal s’inscrit dans la gamme qu’il produit dorénavant avec Jérémie Mourat, son complice vendéen (vins certifiés en agriculture biologique).


 

Tous droits réservés © 2015, Michel Mastrojanni (texte et photos)