VACQUEYRAS

De la dentelle

 

Le cru de Vacqueyras, qui fête son quart de siècle, enracine solidement ses ceps entre les eaux de l’Ouvèze et la montagne. Et ses vins évoluent, moins sanguins et robustes que naguère, plus frais et plus digestes, sans renier leur accent du Sud.
 

Entre Gigondas et Beaumes-de-Venise, les vignes de Vacqueyras étagent leurs niveaux successifs, jusqu’à se prosterner au pied des Dentelles de Montmirail, comme irradiées par la blancheur aveuglante que dégage cette spectaculaire rangée d’aiguilles calcaires. Au fil de la pente, le vignoble épouse plusieurs terroirs. Le plateau des garrigues, qui occupe les terrasses anciennes de l’Ouvèze, est composé d’argiles à galets, déposés par la rivière au quaternaire. Ces sols ardents engendrent des vins chauds et puissants. Au-dessus, le terroir sableux des coteaux allège la trame des vins. Plus haut encore, dans la zone d’éboulis, des grès et des marnes se relaient pour leur apporter un surcroît de rondeur et d’harmonie. Mais les parcelles sont souvent petites, et leur dispersion permet en général d’assembler les diverses origines.
 



Sous le massif tutélaire des Dentelles de Montmirail
 
 

Style changeant

Parmi les bonnes fées à se pencher sur les lieux, il faut aussi signaler l’ensoleillement, particulièrement généreux, et la ventilation naturelle du vignoble, qui échappe aux touffeurs de la plaine du Comtat. C’est en 1990 que Vacqueyras a décroché son bâton de maréchal - une appellation exclusivement communale - et gagné ses galons de cru des Côtes de Rhône. L’aire d’appellation couvre dorénavant près de 1400 hectares, à cheval sur les communes de Vacqueyras et de Sarrians. Elle consacre une domination sans partage des vins rouges - 95 % de sa production.

Leur encépagement repose sur le grenache, qui doit en représenter au minimum 50 %. Aux côtés du roi du Sud, qui donne des jus plutôt épicés et capiteux, la syrah et le mourvèdre prêtent leurs qualités respectives pour tempérer ses échauffements ; chacun a l’obligation d’atteindre au moins 20 % de l’encépagement. Le cinsault complète l’arsenal des cépages (10 % au maximum), même si on le réserve plutôt aux rares rosés. Le rendement maximal légal, c’est à souligner, reste inscrit dans le bas de la fourchette (36hl/ha). Depuis son admission dans le gotha rhodanien, le Vacqueyras se plaît à changer. Le style corsé et violacé d’autrefois recule. A sa place, se répandent des rouges plus déliés, moins épais, pas diaphanes pour autant. Robe vive, fraîcheur retrouvée, fruit dégagé, un nouvel équilibre s’installe. Le cru abrite désormais des vins ciselés, presque délicats. Dans ce décor, on pourrait parler de dentelle …



Rentrée du grenache


Valeurs sûres

Plusieurs propriétés se distinguent de longue date pour la régularité de leurs vins. Le vénérable Domaine La Fourmone est incontestablement de celles-là. Les Ceps d’Or puisent leur caractère dans trois hectares de vignes cinquantenaires. Cette cuvée est vouée majoritairement au grenache, le mourvèdre faisant l’appoint. Le 2011, élevé longuement en cuves, trouve le juste équilibre, en alliant longueur et finesse dans un registre subtilement épicé. Même notoriété pour le Domaine Le Sang des Cailloux, le bien nommé, dont la sève va fouiller dans les cailloutis du plateau des garrigues. L’exploitation est aujourd’hui menée en bio et biodynamie. Sa cuvée phare, dédiée chaque année à une fille de la maison, rassemble grenache (70 %), syrah et mourvèdre, accommodés d’une pincée de cinsault, et vieillit au moins 6 mois en foudres. Le 2012, baptisé pour le coup Azalaïs, se révèle ample et puissant, la sincérité du fruit contrebalançant avec bonheur sa chaleur naturelle.

Autre valeur sûre, le Domaine de Montvac, où l’on revendique l’approche biologique. La cuvée Variation, élevée en cuves, provient d’une petite parcelle abritée par des pins, où de vieux pieds de grenache atteignent 80 ans. Sous sa robe lumineuse aux reflets rubis, le 2012 déroule une litanie pleine de fraîcheur, dont la finesse aromatique transcende la force du grenache. Depuis quelques années, le Domaine des Amouriers s’est également tourné vers le bio. Sa cuvée Les Genestes est une sélection des plus vieilles parcelles de la propriété, et passe plus d’un an en cuves béton. Le 2012 marie grenache et syrah - léger avantage pour le premier. Il séduit par sa constitution, remarquablement équilibrée, et son côté salivant.
 





Rouges d’aujourd’hui

Le Vieilles Vignes du Domaine La Monardière est redevable de ceps d’une soixantaine d’années. Le grenache l’emporte (60 %), encadré par le mourvèdre et la syrah, en proportions égales. Elevé en demi-muids, le 2012 exprime son énergie par une trajectoire dynamique en bouche, tout en possédant de la réserve. Récemment reconverti en bio, le Domaine La Ligière livre une excellente version du Vacqueyras moderne. Le 2012, autour du trio grenache-syrah-mourvèdre, joue une harmonie impeccable : la fermeté, la netteté, la fraîcheur s’unissent pour donner le ton juste de l’appellation.

Le Domaine Le Clos de Caveau pratique la viticulture biologique depuis plus de vingt ans. Ses vignes d’altitude sont d’un seul tenant. La cuvée Carmin brillant fait la part belle au grenache (70 %), complété par la syrah, et résulte d’un élevage mixte, en cuves et en barriques. D’une couleur soutenue, le 2011 possède un caractère rond et épicé. Le Domaine La Garrigue, où l’on produit du vin depuis le milieu du XIXe siècle, sort une nouvelle cuvée. Osez le détour se distingue par une vendange non éraflée (comme les autres rouges du domaine). Assemblage de syrah-grenache, le 2014 dévoile une expression puissante, mais dont le fruit et la droiture réussissent à estomper le caractère brûlant (15° 5).

Au Domaine Les Semelles de Vent, les étiquettes sont revisitées, chaque millésime, par le talent graphique de Christophe Galon, néo-vigneron à tendance rimbaldienne. Son Vieilles Vignes réunit des grenaches et des syrahs largement cinquantenaires. Le 2013 est encore un peu fermé, mais sa pureté de fruit augure d’une belle évolution. Côté négoce, la maison Ogier poursuit dans la confection d’un Vacqueyras de bonne tenue, au sein de sa gamme Héritages. Le vin joue le tiercé grenache-syrah-mourvèdre et vieillit en foudres durant un an. Avec son fin matelas tannique et son côté doucement épicé, le 2013 offre un excellent confort de dégustation.
 



 

Des blancs aussi

Dans la lumière crue des Dentelles, les vins blancs ne dénotent pas vraiment. Ils n’en représentent pas moins une minorité infime (à peine 3 %). Leurs assemblages modulent diverses combinaisons d’un encépagement typiquement rhodanien : grenache blanc, clairette, bourboulenc, roussanne et maintenant viognier. Le Vignoble Alain Ignace fournit l’une des meilleures bouteilles de ces blancs charnus. Son sympathique propriétaire, qui dirigea longtemps la cave de Beaumes-de-Venise, a achevé la conversion en bio de sa petite quinzaine d’hectares. Dénommée O pré de Juliette, sa cuvée blanche repose sur une équivalence de viognier et de roussanne (40 % chacun), auxquels s'ajoute du bourboulenc. Le 2014 est souple, floral, d’une rondeur gourmande, et apporte un contrepoint délicieux aux rouges du domaine.
 



Confidentiel, le Vacqueyras blanc
 

Le Domaine Montirius pratique la biodynamie depuis 1999. En blanc, sa cuvée Minéral résume bien le programme. Issue des zones sablo-gréseuses du vignoble, elle laisse la prééminence au bourboulenc (50 %) et lui adjoint de la roussanne et du grenache blanc (25 % chacun). Avec le temps, le vin, par son côté salin, souligne l'apport de la roche-mère. Le 2009 est assez spectaculaire en ce sens. Sous sa robe dorée, le fenouil et les herbes médicinales le disputent aux notes minérales et, en dépit d’une pointe d’oxydation, sa bouche se maintient droite et matérielle. De l’art d’être singulier en son pays.

 

Tous droits réservés © 2015, Michel Mastrojanni (texte et photos)